Kinopoivre, les films critiqués par Jean-Pierre Marquet

Année 2009

Cinq films pour le moment : Un barrage contre le Pacifique, Gran Torino, l’ultime de Clint Eastwood, Welcome, film français, et Good morning England, fim britannique, et l’excellent Sin nombre. Plus un Entracte 18 sur les films X, et un Entracte 19 sur la distribution des films.

Un barrage contre le Pacifique

Réalisateur : Rithy Panh

Scénario : Michel Fessler et Rithy Panh, d’après le roman de Marguerite Duras

Interprètes : Isabelle Huppert (la mère), Gaspard Ulliel (Joseph), Astrid Berges-Frisbey (Suzanne), Vincent Grass (Bart), Jean-Pol Brissart (M. Bideau), Randal Douc (Monsieur Jo), Lucy Harrison (Carmen), Ingrid Mareski (la femme de Pierre), Stéphane Rideau (Agosti), Duong Vathon (le caporal)

Musique : Marc Marder

Directeur de la photo : Pierre Milon

Costumes : Édith Vesperini

Montage : Marie-Christine Rougerie

Durée : 1 heure et 55 minutes

Sortie à Paris : mercredi 7 janvier 2009

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C’est la seconde adaptation du roman largement autobiographique de Marguerite Duras. La première, datée de 1958, était une production internationale de Dino de Laurentiis, réalisée par René Clément, et intitulée The angry age. La famille était nommée – Dufresne –, mais pas la mère. C’est Anthony Perkins qui tenait le rôle ici repris par Gaspard Ulliel, et Silvana Mangano, épouse du producteur, celui de sa sœur Suzanne – ici, la jolie Astrid Berges-Frisbey.

Ce film, réalisé par le Cambodgien Rithy Panh, est tout à fait correct, malgré quelques petits erreurs de scénario, telle celle-ci : peu avant la mort de la mère, un de ses employés vient annoncer « Grand malheur, barrage effondré », or cet incident n’a aucune suite dans le film, il est d’ailleurs contredit par le plan de fin. En fait, ce qui intéresse le réalisateur, c’est ce thème très peu traité au cinéma, le comportement sordide de personnages qui ont le couteau sur la gorge et n’ont aucun autre moyen de s’en sortir. On n’a guère vu cela depuis Affreux, sales et méchants, d’Ettore Scola, qui date de 1976, et qui était plutôt une farce cynique.

Il semble en tout cas que le barrage que la mère faisait construire contre les marées de décembre envahissant sa plantation ait résisté, puisque le plan de fin, montrant une rizière florissante, annonce : « Polder de la femme blanche – Décembre 2007 ». L’atmosphère d’échec qui baigne tout le film est donc circonstancielle, et l’histoire se poursuit différemment dans la réalité – voir plus loin.

On doit reconnaître que les interprètes sont excellents. Isabelle Huppert, qui n’est pas mon actrice favorite, incarne parfaitement la mère, avec son côté négligé et son indifférence à son apparence – dont les romans de Marguerite Duras nous ont donné une connaissance assez bonne. Et Gaspard Ulliel joue le parfait voyou raciste que le frère aîné fut dans la vie. Quant au contexte cambodgien et aux abus de la colonisation, ils sont fort bien rendus par un grand cinéaste du pays. Le film n’aura aucun succès, dommage...

*

Marguerite Duras a beaucoup écrit sur l’Asie, et ce film fait la synthèse des deux histoires principales de sa vie asiatique, où elle est née en 1914 (à Gia Dinh, près de Saigon ; son père y était directeur d’école) : l’étrange existence de sa mère, et sa propre rencontre avec un jeune et riche Chinois, qui fut son premier amant. Comme ce n’est pas dénué d’intérêt, en voici un bref résumé. La vision de l’émission Apostrophes, où Bernard Pivot interviewait Marguerite Duras en 1984 pendant une heure dix, est passionnante.

Marie, la mère de Marguerite, était bien institutrice, en France métropolitaine. Puis elle et son époux Henri Donnadieu demandèrent à partir en Cochinchine avec le corps expéditionnaire, pour y enseigner. Veuve en 1918, Marie devint au Cambodge institutrice d’une école indigène, ce qui était le bas de la hiérarchie enseignante. Mal payée, elle décida de se lancer dans la culture du riz, sans lâcher son métier, qu’elle exerça jusqu’au bout. Réunissant vingt ans d’économies, elle acheta en 1928 une concession au bord de l’océan, et versa l’argent directement aux fonctionnaires du cadastre, en liquide. Mais ces honnêtes fonctionnaires la roulèrent, en lui attribuant une terre inondable, et sa rizière fut envahie par la marée. Or elle avait obligation de cultiver sa concession, sous peine qu’on la lui retire. La famille était dès lors coincée entre les dettes et la perspective de se voir supprimer ses moyens de subsistance. D’où l’idée de construire une digue en rondins pour arrêter la montée des eaux, mais les crabes et la marée rendaient le procédé inefficace. Bien entendu, l’épisode au cours duquel la mère meurt (non sans envoyer au Résident général une lettre où elle lui souhaitait de mourir comme le chien qu’il était !) n’a jamais eu lieu...

Il n’y avait pas deux enfants, comme le montre le film, mais trois : Pierre, Paul et Marguerite. Le fils aîné, Pierre, était bien un voyou raciste, mais il possédait une beauté étonnante, quoique classique, ce qui le différencie de son interprète Gaspard Ulliel, doté, lui, d’une beauté étrange, et qui explique peut-être que sa mère le préférait ouvertement. Il y avait aussi un petit frère, Paul, qui mourut en Indochine en 1942, et Marguerite Duras affirme que c’est le frère aîné qui le tua. Ce frère aîné était rentré en France, et c’est chez lui que Marguerite passa deux ans avant de devenir indépendante.

La rencontre avec le Chinois eut lieu sur un bac qui franchissait le fleuve Mékong, et la jeune fille avait alors quinze ans, pas dix-sept comme dans le présent film. Le Chinois avait dix ans de plus, et ils devienrent amants un ou deux jours plus tard, liaison qui dura un an et demi. Puis sa mère l’envoya en France métropolitaine afin de poursuivre ses études, quand elle avait vingt ans. L’écrivain soutient que sa famille n’a jamais rien su de cette liaison, ce qui est douteux, puisque le Chinois les invitait tous à dîner de temps en temps, repas au cours desquels personne ne lui parlait, car la famille dans son ensemble était raciste ! D’ailleurs, dans son roman L’amant, Marguerite Duras laisse entendre que sa mère voulait la prostituer.

Après l’échec de sa tentative cambodgienne, la mère aussi rentra en France, en 1950, ouvrit une école privée, et, comme ses élèves étaient de famille aisée, elle gagna suffisamment d’argent pour acheter deux propriétés, une pour elle et une pour son fils aîné. Elle mourut en 1957. Marguerite, elle, désirait devenir écrivain depuis ses douze ans, et elle le fut en effet, ainsi que cinéaste. Sa liaison avec le Chinois a fait l’objet de son livre L’amant, publié en 1984, et qui obtint le Prix Goncourt cette même année. Si elle désapprouva le film que Jean-Jacques Annaud en a tiré, elle aurait peut-être approuvé celui-ci, qui exprime bien ce qu’elle écrivait.

On doit avouer que Marguerite Duras n’inspirait pas seulement de la sympathie. Pendant l’Occupation, elle fréquenta l’écrivain pro-hitlérien Ramon Fernandez (père de Dominique Fernandez), le Sonderführer Gerhard Heller, membre de la Gestapo, et fut la maîtresse de Charles Delval, un agent de la Gestapo qui avait fait arrêter son mari Robert Antelme, envoyé à Dachau (il en revint moribond). À la Libération, alors qu’elle a rejoint les rangs de la Résistance, elle fera torturer Delval. Bien plus tard, elle avoua n’être plus de gauche, mais uniquement mitterrandienne !

En bref : à voir.Haut de la page

[Entracte 18]

Beaucoup confondent « films X » et films pornographiques. Or il existe au moins deux raisons de les distinguer. La première est évidente : les films pornos existent toujours, mais les films X n’existent plus depuis... 1996 ! La seconde, c’est que le « X » désignait aussi une autre catégorie de films, ceux qui exploitaient la violence. Cela mérite quelques explications, que je donne ici. Mais il y aura un autre [Entracte] qui en dira plus long sur la carrière de cette appellation.

En fait, les films X n’ont jamais existé sur le plan légal, et relèvent d’une hypocrisie gouvernementale qui ne devrait surprendre personne – ce que je raconterai ultérieurement. Pourquoi ils n’ont jamais existé ? Parce que les expressions « films X » ou « film classé X » n’apparaissent dans aucun texte réglementaire ; elles ne sont que la traduction du terme X-rated employé dans les pays de langue anglaise, et qui apparaît avant le générique du film concerné. La loi française qui traite du sujet, et les décrets et arrêtés qui la complètent, ne parlent que de « films pornographiques ou d’incitation à la violence ». Détail piquant, il s’agit d’une « Loi de finances pour 1976, n° 75-1278 du 30 décembre 1975 (J.O. 31 décembre 1975) » ; ce qui indique que cette loi ne prétendait nullement moraliser la production et l’exploitation, mais simplement instaurer une série de taxes ! On a du courage politique, chez nous...

Donc, on le sait peu ou on l’a oublié, l’expression « films X » a désigné, non seulement certains films pornographiques, mais aussi certains films violents. Il est vrai que ces derniers ont été quelque peu laissés de côté par la commission ad hoc, histoire sans doute d’illustrer par un exemple supplémentaire ce que tout un chacun peut constater : que la représentation de la violence à l’écran est mieux tolérée par la loi que celle d’un acte aussi naturel que l’amour physique ! Eh oui, la Commission de contrôle des films a été créée par une ordonnance du 3 juillet 1945, en vue, à l’origine, de protéger l’ordre public et les bonnes mœurs, mais sa mission a lentement évolué, s’orientant peu à peu vers un autre but, la protection de la jeunesse. Ainsi, le mot « censure » n’est plus employé. Or, depuis 1981, la majorité sexuelle en France est fixée à l’âge de 15 ans ; il est donc possible, chez nous, d’interdire à des jeunes entre 15 et 18 ans, ou même à des adultes, de voir sur un écran des actes que la loi leur permet de faire dans la réalité !

Il n’en reste pas moins que dix films, qui n’étaient pas pornographiques, ont été « iXés » pour incitation à la violence, entre le 13 avril 1976 et le 8 mai 1980. Certains sont célèbres. Ces dix films sont La chasse sanglante, film britannique, le premier frappé ; Ce n’est qu’un jeu, maman, film espagnol, classé X le 23 juillet 1976 ; Le pique-nique, un court métrage, sanctionné le 29 octobre 1976 ; l’illustre Massacre à la tronçonneuse, de Tobe Hooper, iXé le 23 novembre 1976 ; La proie de l’auto-stop, film italien classé X le 31 mars 1978 ; Brigade anti-racket, autre film italien, ostracisé le 26 octobre 1978 ; Les seigneurs de la nuit, venu des États-Unis sous le titre The warriors, et dont on parla beaucoup lorsqu’il fut frappé le 25 juin 1979 ; Prison de femmes, classé X le lendemain, ce qui montre que la commission avait le sens de l’urgence pour siéger deux jours de suite ; le célèbre film australien Mad Max, où débuta Mel Gibson, classé X le 28 avril 1980, veille de la mort d’Hitchcock (aucun rapport, on l’espère) ; et le Zombie de George Romero, classé X le 8 mai suivant.

Sept de ces films ont été déclassés entre le 13 juin 1980 et le 8 avril 1982, donc ils ont pu être vus par la suite normalement.

J’ai dit en commençant que les films X n’existaient plus depuis 1996 : tout simplement parce que la Commission cessa de siéger, elle n’avait plus rien à classer. En effet, on ne fabrique plus de films pornographiques pour le cinéma en France depuis 1992. Le dernier film porno français fut Barbara nue et humide, d’Alain Payet, qui signa du pseudo « John Love ». Après cela, c’est la vidéo qui reprit le marché, or cette industrie n’est soumise à aucun contrôle de la part des instances du cinéma. Certes, si une cassette ou un DVD venait à passer les bornes et à violer la loi qui interdit, par exemple, la pédophilie et la représentation dégradante de l’espèce humaine, il y aurait matière à sanction et saisie de l’objet du litige, mais cela ne concerne plus que l’ordre public, donc la police et la justice ; non un quelconque organisme de contrôle du cinéma.

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Gran Torino

Réalisateur : Clint Eastwood

Scénario : Nick Schenk, d’après une histoire de lui-même et de Dave Johannson

Interprètes : Clint Eastwood (Walt Kowalski), Christopher Carley (Janovich, le prêtre), Bee Vang (Thao Vang Lor), Ahney Her (Sue Lor), Brian Haley (Mitch Kowalski), Geraldine Hughes (Karen Kowalski), Dreama Walker (Ashley Kowalski), Brian Howe (Steve Kowalski), Austin Douglas Smith (Daniel Kowalski), Conor Liam Callaghan (David Kowalski), Michael E. Kurowski (Josh Kowalski), John Carroll Lynch (Martin, le coiffeur), William Hill (Tim Kennedy), Brooke Chia Thao (Vu), Chee Thao (grand-mère hmong), Choua Kue (Youa), Scott Eastwood (Trey), Xia Soua Chang (Kor Khue), Sonny Vue (Smokie), Doua Moua (Spider), Greg Trzaskoma (barman), John Johns (Al), Davis Gloff (Darrell), Thomas D. Mahard (Mel), Cory Hardrict (Duke), Nana Gbewonyo (Monk), Arthur Cartwright (Prez), Julia Ho (Dr Chang), Maykao K. Lytongpao (Gee), Carlos Guadarrama (chef des Latinos), Andrew Tamez-Hull (premier truand latino), Ramon Camacho (deuxième truand latino), Antonio Mireles (troisième truand latino), Ia Vue Yang (première femme aux fleurs hmong), Zoua Kue (deuxième femme aux fleurs hmong), Elvis Thao (premier voyou hmong), Jerry Lee (deuxième voyou hmong), Lee Mong Vang (troisième voyou hmong), Tru Hang (grand-père hmong), Alice Lor (grand-mère hmong), Tong Pao Kue (époux hmong), Douacha Ly (homme hmong), Parng D. Yarng (voisin hmong), Nelly Yang Sao Yia (épouse hmong), Marty Bufalini (notaire), My-Ishia Cason-Brown (réceptionniste musulman), Clint Ward (policier), Stephen Kue (policier Chang), Rochelle Winter (serveuse), Claudia Rodgers (voisine blanche), Vincent Bonasso (tailleur), William C. Fox et Rio Scafone (amis de la famille)

Musique : Kyle Eastwood et Michael Stevens

Directeur de la photo : Tom Stern

Costumes : Deborah Hopper

Montage : Joel Cox et Gary Roach

Durée : 1 heure et 56 minutes

Sortie prévue à Paris : mercredi 25 février 2009

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Sans doute, c’est lui-même qui l’annonce, le dernier film que Clint Eastwood interprètera. Mais l’important est qu’il a fait un grand film, le meilleur, à mon avis, depuis Sur la route de Madison, en 1995 (Million dollar baby était très réussi également). En fait, sur le sujet de la guerre, Gran Torino surpasse ses deux films « de guerre » réalisés précédemment. Mais c’est une opinion personnelle.

Eastwood y interprète un vieillard aigri et raciste, Walt Kowalski, vétéran de la guerre de Corée, décoré en 1951, vitupérant contre le monde entier et tout particulièrement contre l’époque actuelle, qui a bouleversé, voire détruit, ce qui faisait auparavant son univers. Or il réussit l’exploit de ne pas le rendre antipathique, car ses récriminations, proférées entre ses dents, sont assez pittoresques – on rit beaucoup dans la première partie –, et prennent leur source dans son ignorance volontaire des autres plutôt que dans sa véritable nature. Bref, un misanthrope comme on les aime. Outre sa propre famille (ce qui est normal, ses frères, belles-sœurs et neveux ne sont qu’une bande de médiocres avides qui veulent le coller à l’hospice pour mettre la main sur ce qu’il possède), ces autres, ce sont les Noirs, les Hispaniques et surtout les Asiatiques : surtout eux, parce qu’ils ont « envahi » son quartier, jusqu’à occuper la maison voisine de la sienne. Même son médecin traitant est parti à la retraite et a été remplacé par une Asiatique, le docteur Chang !

Et puis, ne pas oublier le prêtre catholique, polonais comme lui, le jeune curé Janovich. Celui-là, il ne le hait pas, il l’agace. En effet, Walt vient de perdre son épouse, Daisy, « la meilleure des femmes », qui était très pieuse et a émis le vœu, confié au prêtre, que son mari retourne à l’église et se confesse ! Or Walt ne voit pas pourquoi il devrait se confesser à ce type, « vierge suréduqué de 27 ans et qui promet le paradis à des vieilles ». Il changera d’avis en cours de route, car le garçon, certes inexpérimenté, n’est pas idiot... et ne lui parle jamais de Dieu ! Un début d’amitié finira par s’instaurer entre les deux hommes.

Les voisins de Walt, eux, sont les Lor, une famille hmong – les Hmongs étant un peuple des collines, en Indochine, qui s’allièrent à la France puis aux États-Unis pour tenter de chasser les communistes vietminhs. Il n’y a pas d’homme à la maison, et le fils aîné, Thao, environ dix-huit ans, ne passe pas pour très viril : il aime jardiner et il fait la vaisselle, tâches de femmes ! Or Thao, sollicité de faire partie d’une bande de voyous hmongs, les dédaigne, donc se fait copieusement insulter. Lassé, il accepte de tenter une épreuve d’initiation que ceux-là lui imposent, voler la voiture de son voisin Kowalski, une Gran Torino 1972 de Ford, firme où Walt jadis a travaillé comme mécanicien. Mais le vol échoue, Thao se fait prendre par Kowalski, et voilà déshonorée la famille Lor.

Or Thao a une sœur, Sue, charmante, vive, très occidentalisée, qui, un peu par jeu et beaucoup par sympathie, fait le siège de Walt et s’évertue à l’humaniser. Or Sue est un jour prise à partie par trois voyous noirs, et Walt les met en fuite en les menaçant avec une arme à feu, si bien que, de pestiféré, il devient un héros pour la famille de Thao et Sue : les cadeaux affluent, surtout de la nourriture, qui tombe à pic – Walt se nourrit habituellement très mal, comme tous ses compatriotes. Il accepte une invitation et découvre peu à peu ces étrangers qu’il détestait. Quelque temps après, la famille le supplie d’accepter que Thao expie sa tentative de vol en faisant une semaine de corvées pour lui. L’occasion de voir se révéler un garçon décidément très attachant. Walt prend son voleur en amitié, lui offre quelques-uns de ses précieux outils, et lui trouve du travail chez un ami.

Mais les voyous hmongs se vengent de la famille : ils brûlent le visage de Thao avec une cigarette, puis tabassent et violent sa sœur Sue. Walt, qui vient de se découvrir une grave maladie et la perspective de sa mort prochaine, décide, puisqu’il n’a rien fait de sa vie, de faire quelque chose de sa mort : il va se confesser à Janovich, lui révèle que le plus pénible, dans la guerre, c’est de « faire ce qu’on ne vous a pas ordonné » (il a tué en Corée un jeune soldat du camp adverse « qui ne voulait que se défendre »), et se fait donner l’absolution ; puis il va provoquer les voyous, et ceux-ci, croyant qu’il a une arme, lui envoient une rafale de balles, qui le tuent. Immédiatement arrêtés, ils iront en prison pour longtemps. Janovich prononcera son éloge à l’église, et le testament de Walt, déshéritant sa famille, lègue la Gran Torino à Thao, « un ami dont il était fier » !

Comme dit plus haut, sans montrer une seule image de guerre, le film illustre ce que démontrait déjà le film de Kubrick Full metal jacket : l’une des tares de la guerre, c’est que, non seulement on doit tuer des gens qui ne nous ont causé aucun mal, mais qu’elle transforme, et pas en bien, celui qui la fait. Conséquence, Walt Kowalski a vécu la guerre de Corée, DONC il déteste les « faces de citron », comme il dit. Le film est aussi l’histoire d’une rédemption, principe très catholique (son personnage est d’origine polonaise, et le prêtre également). En fait, sa rugosité du début n’était qu’une façade, et Walt est de ceux qui cachent leurs souffrances derrière une agressivité qui les protège.

Mais comme cet artifice est un grand classique du cinéma psychologique, préférons plutôt noter que le talent de Clint Eastwood, comme metteur en scène, consiste entre autres à éviter la lourdeur propre aux scénarios hollywoodiens, qui tendent à accumuler les péripéties illustratives mais inutiles. On en a vu récemment un exemple dans L’étrange histoire de Benjamin Button, bon film mais qui comportait ainsi une heure de trop. Hollywood a oublié l’époque où les scripts disaient tout en une heure quinze. Non que Gran Torino soit un film court, mais on n’y peut rien retrancher, le temps par conséquent n’y semble jamais long. La plupart des films devraient être élagués.

Je passe sur ce que diront les critiques de profession, sur l’émotion qui se dégage de cette histoire, sur sa sobriété, son absence de pathos, et sur sa technique impeccable, tout ce qui est la marque de fabrique du vieux maître. Je passe également sur les questions touchant à la politique, du type « Eastwood est-il de droite ? », dont on débat depuis quarante ans, et qui, là-bas, n’a aucun sens. Notons simplement que le propos du film n’est pas politiquement correct, puisque le personnage interprété par l’auteur use une fois de plus de la tant dénoncée justice personnelle, « rappelant » que la police et la justice restent impuissantes et que la possession d’une arme est toujours le principal recours du citoyen ordinaire. Nous sommes bien aux États-Unis...

*

Et puis, histoire de détendre l’atmosphère, et parce que le film utilise lui aussi le rire, ce détail qui montre que nul n’est à l’abri d’une bourde vénielle (on en compte deux dans le film de Kubrick cité plus haut). Au début du récit, Kowalski interdit au jeune prêtre de l’appeler par son prénom : « Appelez-moi “monsieur Kowalski” », ordonne-t-il. Puis, après quelques affrontements à fleuret moucheté, les deux hommes se rapprochent et deviennent plus ou moins amis, et, au cours de leur ultime conversation, Janovich commence une phrase du genre « Voyez-vous, monsieur Kowalski... ». À ce moment précis, on pressent que l’autre va lui dire « Appelez-moi Walt », comme on l’a entendu dix mille fois dans les films fabriqués à Hollywood. Eh bien, cela ne rate pas ! Même Clint Eastwood peut tomber dans les clichés.

En bref : à voir absolument.Haut de la page

Welcome

Réalisateur : Philippe Lioret

Scénario : Olivier Adam, Emmanuel Courcol et Philippe Lioret

Interprètes : Vincent Lindon (Simon), Firat Ayverdi (Bilal), Audrey Dana (Marion), Thierry Godard (Bruno), Olivier Rabourdin (Caratini), Selim Akgul (Zoran), Derya Ayverdi (Mîna), Firat Celik (Koban), Murat Subasi (Mirko)

Costumes : Magali Cohen

Durée : 1 heure et 50 minutes

Sortie à Paris : mercredi 11 mars 2009

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Un film qui a suscité une vaine polémique, sur le point suivant : faut-il, ou non, aider les émigrés clandestins ? Peut-on légitimement poursuivre ceux qui le font ? Je traiterai ce point plus loin. En attendant, l’histoire.

Bilal, garçon kurde de 17 ans, a fui l’Irak où sévit la guerre que l’on sait, et, après avoir marché trois mois, il est arrivé en France, clandestinement bien sûr. Il ne semble pas manquer d’argent, aussi tente-t-il de passer en Angleterre pour y retrouver Mîna, une fille de son pays dont il est amoureux depuis trois ans, et dont la famille a réussi à s’installer à Londres. Mais le père de Mîna le tient pour un va-nu-pieds, il interdit donc à sa fille de lui parler au téléphone. Les tentatives de Bilal pour traverser la Manche à bord d’un camion ont échoué, parce qu’il s’est fait prendre par la police. En effet, il est incapable, lors des fouilles qu’elle fait à l’aide d’une sonde détectrice de gaz carbonique, de respirer comme ses copains dans un sac en plastique, parce qu’il a été torturé ainsi par les Irakiens ! Bilal va donc chercher un autre moyen, et veut tenter la traversée de la Manche à la nage. Or il nage très mal, et seulement la brasse.

Simon, lui, est un ancien champion de natation (il a plusieurs coupes et même une médaille d’or), et il gagne sa vie en donnant des leçons dans une piscine de Calais. Il est aussi en instance de divorce avec Marion, mais ils sont restés amis. Marion est bénévole dans une organisation qui nourrit les immigrés clandestins passant par Calais, et la police, qui a reçu des consignes afin que la ville cesse d’attirer les clandestins, la tient à l’œil : elle aimerait assez la coincer, ainsi que ses camarades.

Bilal va donc prendre des leçons de natation auprès de Simon, qui comprend assez vite où le jeune garçon veut en venir, et trouve dans cette cause un dérivatif au vide de son existence. Il tente certes de le dissuader car le projet est une folie (nager dix heures dans une eau glacée, sans entraînement, parmi les innombrables cargos qui empruntent sans arrêt le détroit), mais Bilal est têtu. Simon aggrave son cas en hébergeant Bilal, et la police le met en garde à vue, puis sous contrôle judiciaire.

Puis le jeune garçon tente la traversée et se fait capturer au bout de quelques minutes. On l’envoie en camp de rétention. Mais il parvient à s’évader, retente la traversée... et se noie à huit cents mètres des côtes anglaises. La séquence finale montre Simon à Londres, où il essaie de faire accepter à Mîna la bague que Marion avait égarée, et qu’il avait offerte à Bilal en cadeau de mariage. Mais Mîna doit refuser, car son père doit la marier de force avec un compatriote qui a réussi. Il rend la bague à Marion. Fin du film.

*

On ne tentera pas de nier les intentions militantes du réalisateur, car celui-ci les a longuement confirmées dans les diverses interviews qu’il a données, en termes plus qu’excessifs (« On se croirait revenus en 1943 »), donc sans portée. Que l’on soit ou non d’accord avec lui n’est pas la question, le plus intéressant est de savoir si le film sert ou dessert la cause qu’il veut défendre. Or, à mon humble avis, pas vraiment, car la mariée est trop belle. Il est permis en effet de se demander si faire mourir son personnage pour insinuer que l’État est la cause de sa mort est un argument aussi subtil que nécessaire. En voyant la fin, j’ai eu l’impression nette que l’on quittait le champ de la réalité pour entrer dans celui de l’onirisme, de la fable. Tout se passe comme si l’auteur nous disait « Voyez ce qui pourrait arriver si... ». Au point qu’avant que le film revienne aux autres personnages, je n’ai pas cru à la réalité de cette séquence où Bilal se débat au milieu des vagues, essayant d’échapper aux garde-côtes qui ne recherchent en fait qu’à lui sauver la vie. Mais la nouvelle de sa mort donnée à Simon par la police, puis ses obsèques et le voyage de Simon à Londres, confirment que cette séquence doit être tenue pour réaliste. Or trop, c’est trop... car il est invraisemblable que Bilal ait été capable de traverser vraiment la Manche au point d’arriver si près du littoral anglais : un nageur novice faisant cela après seulement quelques leçons, cela ne tient pas debout (je sais de quoi je parle, j’ai été moniteur de natation). On a donc un fait hautement douteux mais que le spectateur est sommé de tenir pour authentique parce qu’il sert le propos de l’auteur ! Lioret a voulu trop bien faire.

Et puis, que se serait-il passé, dans l’esprit du même spectateur de base, si l’on avait choisi d’autres interprètes ? Simon et Bilal sont à ce point sympathiques que l’identification aux personnages est acquise imparablement. Vincent Lindon, que je n’apprécie guère d’habitude, est parfait ; et que dire de son partenaire, le jeune Firat Ayverdi (il est français, bien qu’il ne parle que l’anglais dans le film), dans le rôle d’un jeune garçon si gentil, si beau, si poli ? Imaginez un Simon rébarbatif et un Kurde hirsute, ou l’inverse, sale et mal rasé, baragouinant un dialecte incompréhensible et non un anglais parfait, et qui serait brutal, un peu voleur, et moche (ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, que tous les Kurdes sont ainsi) ? Bref, on a utilisé les procédés du cinéma hollywoodien pour tenter un film militant français ! Cela ne fonctionne pas.

*

Expédions rapidement, puisque d’autres ont abordé cette question, l’aspect politique. Sur ce chapitre, chacun voit midi à sa porte. Or tout le monde ment – ou se trompe, si l’on veut ne vexer personne. Les partisans du gouvernement, bien entendu, qui prétendent que la loi ne poursuit pas les individus ayant prêté assistance aux clandestins, ce qui est archi-faux, puisque la peine prévue peut aller jusqu’à cinq ans de prison ! C’est écrit en toutes lettres dans le texte de la loi. N’a-t-on pas vu une organisation comme Droit-au-Logement se voir infliger une amende de 12 000 euros pour avoir installé des tentes dans la rue de la Banque, près de la Bourse de Paris, afin d’y abriter des sans-logis ? Inutile d’insister sur l’imposture consistant à soutenir que le gouvernement ne pourchasse pas ces partisans-là !

Mais, sur l’autre bord, les bonnes âmes mentent aussi en laissant croire, par leur action et surtout par leurs propos parfois irresponsables, que l’on peut régulariser tous les clandestins qui vivent en France sans papiers en règle. Déjà, ceux qui y vivent régulièrement le font dans des conditions souvent inhumaines, sans travail, sans sécurité sociale, sans logement souvent. Régulariser tout le monde, c’est envoyer un signal trompeur à tous les déshérités qui attendent, dans leur pays, et qui ne manqueront pas de tenter à leur tour l’aventure de l’immigration chez nous, ne faisant qu’aggraver la situation. Le pavé de l’ours...

*

Histoire de dissiper le malaise que je viens de créer, terminons sur un sourire, car ici on aime les bourdes (des autres). Dans la première scène où Bilal affronte la police et où il donne son identité, il est censé être né le 8 décembre 1992 ; dans la scène du tribunal, le juge, lisant le dossier (rempli par la même police), dit qu’il est né le 12 décembre 1991. Le dialoguiste s’est emmêlé les pieds ?

En bref : à voir à la rigueur.Haut de la page

Good morning England

Titre original : The boat that rocked

Réalisateur : Richard Curtis

Scénario : Richard Curtis

Interprètes : Tom Sturridge (Carl), Bill Nighy (Quentin), Tom Brooke (Thick Kevin), Ralph Brown (Bob), Rhys Darby (Angus), Jack Davenport (Twatt), Nick Frost (Dave), Ike Hamilton (Harold), Philip Seymour Hoffman (le Comte), Rhys Ifans (Gavin), Olegar Fedoro (le capitaine du bateau), January Jones (Eleonore), Olivia Llewellyn (Margarett), Kirsty Mather (Hettie), Sinead Matthews (miss C.), Chris O’Dowd (Simon), Katherine Parkinson (Felicity), Laurence Richardson (Nathan), Talulah Riley (Marianne), Tom Wisdom (Mark), Catherine Blake (petite amie de Mark), Caroline Boulton (amie de Carl), Will Adamsdale John), Gemma Arterton (Desiree), Stephen Moore (le Premier ministre), Kenneth Branagh (le ministre Dormandy), Francesca Longrigg (Mrs Dormandy), Amanda Fairbank-Hynes(Jemima Dormandy), Gareth Derrick (jeune homme), Katie Lyons (fan d’Angus), Emma Thompson (Charlotte, mère de Carl), Dora Clouttick (la dame dans les toilettes), Lana Davidson (la fille au T-shirt), Guðmundur Auðunsson, Duncan Foster, Kristofer Gummerus (hommes d’équipage suédois)

Musique : divers groupes des années 60

Directeur de la photo : Danny Cohen

Costumes : Joanna Johnston

Montage : Emma E. Hickox

Durée : 2  heures et 9 minutes

Sortie à Paris : mercredi 3 mai 2009

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Avant tout, réglons la question du titre. Parce qu’il s’agit d’un film sur la radio, les distributeurs français ont voulu faire le rapprochement avec un autre film célèbre et d’esprit tout aussi libertaire traitant de ce sujet, Good morning Vietnam. Ils ont donc démarqué ce titre, croyant être très fins. Hélas pour eux, ce faisant, ils ont passé à la trappe le jeu de mots du titre original, qui a un double sens : « le bateau qui tanguait » et « le bateau qui passait du rock ». En prime, ils ont trafiqué la bande projetée dans les salles, supprimant toute mention du titre d’origine, qui donc n’apparaît nulle part, pas même dans la presse ! Mais leur titre n’a été repris dans aucun pays ; à l’étranger, il n’est question dans les titres que de rock, de bateau ou de pirates.

Cet excellent film, qui est à la fois une comédie et un film musical mais n’est pas une comédie musicale – nuance –, devrait intéresser tous les Français, en un temps où un gouvernement d’incapables et adorateurs du fric ne trouve rien de plus important à faire que de harceler les pirates sur Internet. Ici, il s’agit d’une autre sorte de piraterie très antérieure à Internet, celle qui s’opposait à l’interdiction des ondes hertziennes aux stations de radio non officielles – interdiction que nous avons bien connue en France, et pour la violation de laquelle un certain François Mitterrand avait récolté une inculpation... restée sans suite puisqu’il fut, peu après, élu à la présidence de la République ! Mais dans le cas du film, nous sommes en Grande-Bretagne, où le gouvernement dut faire face à des radios pirates émettant en pleine mer, hors des eaux territoriales, donc difficiles à poursuivre. Et le film nous fait assister au baroud d’honneur d’un de ces bateaux, qui abrite Radio Rock, radio pirate imaginaire mais fortement inspirée de Radio Caroline, qui émettait en 1966... et qui existe toujours sur Internet (très difficile à écouter, à cause des modules exotiques qu’elle vous oblige à installer sur votre ordinateur et dont vous n’avez pas forcément envie de vous encombrer).

L’histoire, riche en péripéties hilarantes, est épatante : Carl, un lycéen de 18 ans, a été viré de son lycée pour avoir été surpris en train de fumer (!). Sa mère, incarnée fugitivement par la discrète Emma Thompson, l’envoie à son parrain Quentin (Bill Nighy, très distingué), qui commande un bateau d’où émet Radio Rock, une radio qu’en Angleterre on ne baptise pas de « libre », mais carrément de « pirate », car la très officielle BBC possède le monopole des ondes. Plutôt dénué de confiance en lui, le jeune Carl va pourtant devenir l’ami de tout l’équipage, et, en prime, perdre sa virginité, après bien des péripéties, mais du moins l’évènement sera-t-il annoncé au monde entier par les farceurs de Radio Rock ! Tout le monde n’a pas ce privilège... Cependant, à terre, le Premier ministre – de gauche, c’est historique – a donné ordre à un de ses sous-fifres de mettre fin aux activités illégales des pirates, et le tout se terminera pas un glorieux naufrage ; glorieux, puisque les auditeurs arrivent en masse à bord d’une flotille de petits bateaux pour secourir leurs bienfaiteurs, que le gouvernement, préférant les laisser se noyer, a privés de secours.

Les gags abondent. Par exemple celui-ci : le directeur des programmes, surnommé « le Comte » et joué par l’excellent Philip Seymour Hoffmann, a décidé de dire à l’antenne, pour la première fois dans l’histoire et malgré les interdictions, le mot fuck ; mais Quentin, patron de la station de radio, s’y oppose. Il vient donc expliquer pourquoi, si on dit fuck à la radio, il va perdre tous ses commanditaires et ruiner l’entreprise. Son interlocuteur argumente pour le convaincre, en vain. Mais vous avez compris qu’il a laissé les micros ouverts, et que toute l’Angleterre a capté la conversation dans son intégralité, où le mot tabou revient une demi-douzaine de fois ! C’est très potache, mais ça marche.

Cette histoire chaleureuse n’est peuplée que de personnages sympathiques (sauf le gouvernement, bien sûr) et pittoresques : outre Quentin et le Comte déjà nommés, vous verrez l’intelligent Dave, plein d’ironie ; Simon, qui partage la cabine de Carl et cherche vainement l’amour ; l’énigmatique Midnight Mark, seul animateur de radio qui ne parle jamais au micro (!) ; Wee Small Hours Bob, qui ne travaille que la nuit et que donc personne ne connaît sur le bateau, qui préfère se noyer plutôt que de laisser perdre ses précieux disques, mais qui va se révéler être le père de Carl ; Thick Kevin, que tout le monde tient pour un niais comme son surnom Thick l’indique en anglais ; On-the-Hour John, qui délivre les informations dont tout le monde se fout, surtout passionné de bulletins météo ; et Angus “The Nut” Nutsford, le souffre-douleur de tout le monde, parce qu’il en faut bien un ; sans oublier la seule femme du bord, Felicity, qui fait la cuisine, mais a l’inconvénient d’être lesbienne, ce qui n’arrange pas les membres, si je puis dire, de l’équipage...

Le film, un peu long mais incitant à la jubilation, est dû à Richard Curtis, scénariste de Quatre mariages et un enterrement et réalisateur de Love Actually. Tous les critiques avaient descendu ce film, que j’avais beaucoup aimé, et celui-ci est encore meilleur. Très anglais donc très satirique, c’est sans doute ce qu’il y a de mieux à voir en ce moment. Mais, loin de vanter son scénario et sa réalisation, la presse se focalise sur la bande sonore, qui rassemble bon nombre des succès de l’époque, les Beatles mis à part, car inclure une de leurs chansons dans un film coûte une fortune en droits. À part cela, on a tous les autres, et il faut avouer qu’un naufrage sonorisé par A whiter shade of pale, de Procol Harum, voilà qui a de la classe ! Quand sortira le DVD, dans six mois au pire, les spectateurs vont se l’arracher. Enfin, je l’espère pour eux.

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Sin nombre

Réalisateur : Cary Jôji Fukunaga

Scénario : Cary Jôji Fukunaga

Interprètes : Édgar Flores (Willy, alias El Casper), Kristian Ferrer (Benito, alias El Smiley), Paulina Gaitán (Sayra), Tenoch Huerta (Lil Mago), Luis Fernando Peña (El Sol), Marco Antonio Aguirre (Big Lips), Karla Cecilia Alvarado, Felipe Castro, Jesús Lira, Ignacio Gonzalez, Liliana Martinez, Emilio Miranda, Jose Miguel Moctezuma (membres de la Mara), Benny Manuel (enfant n° 1), Rosalba Belén Barrón (enfant n° 2), Juan Pablo Arias Barrón (enfant n° 3), Rosalba Quintana Cruz (femme de la Tierra Blanca), Marcela Feregrino (Kimberly), Giovanni Florido (El Sipe), Ariel Galvan (émigrant), Diana Garcia (Martha Marlene), Gabriela Garibaldi (Diana), Noé Hernández (Resistol), Lilibeth Flores (Yamila), Catalina López (tante Toña), Hector Anzaldua (El Turbino), Fernando Manzano (Donald), Mary Paz Mata (grand-mère Saira), Emir Meza (Peluquín), Esperanza Molina (la sœur), Iván Rafael (El Bomba), Gabino Rodríguez (El Scarface), David Serrano (El Smokey), Gerardo Taracena (Horacio), Harold Torres (El Pícaro), Max Valencia Zúñiga (El Chino), Noé Velazquez (El Happy), Tulio Villavicencio (El Pájaro), Guillermo Villegas (Orlando), Javier Rivera Flores, Luis Angel Paz Flores, José Rogelio Vázquez López, Luis Antonio Vázquez López, José Luis Montiel Luna, Marco Tolio Durand Martínez, Jesús Humberto Fuentes Perez, Luis Rodriguez Sanchez, Silverio Menchaque Zárate (membres du Barrio 18), Héctor Jiménez (Leche / l’homme blessé), Damayanti Quintanar (Clarissa), Leonardo Alonso, Andrés Valdéz (membres de la police judiciaire)

Musique : Marcelo Zarvos

Directeur de la photo : Adriano Goldman

Costumes : Leticia Palacios

Montage : Luis Carballar et Craig McKay

Durée : 1  heure et 36 minutes

Sorti aux États-Unis (Festival de Sundance) le 18 janvier 2009, au Mexique (Festival de Guadalajara) le 23 mars 2009

Sortie prévue à Paris : mercredi 21 octobre 2009

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Ce titre signifie en espagnol « sans nom », car tous les membres de la Mara sont désignés par des surnoms, comme on va le voir plus loin.

Deux histoires parallèles se rejoignent vers le milieu du récit pour n’en faire plus qu’une seule, chacune illustrant un thème, l’émigration et la délinquance juvénile, dont la cause est la même, la pauvreté.

Au Chiapas (sud du Mexique), Willy, qui a environ vingt ans, est surnommé « Casper » au sein de sa bande de voyous, la Mara – elle existe réellement, et un film documentaire, La vida loca (« la vie folle »), est sorti trois semaines avant Sin nombre, qui traite des bandes au Salvador et dont le réalisateur a été d’ailleurs assassiné le 2 septembre. Bref, Willy recrute un petit nouveau, Benito, un copain d’environ quatorze ans, aussitôt surnommé « Smiley » par la bande, vite initié à la dure : d’abord, un passage à tabac rituel (il doit durer treize secondes !) de la part de ses nouveaux amis, puis il doit tuer un « traître » – comprenez, un type qui a osé s’aventurer sur leur territoire. Mais les copains ne sont pas chien, Casper lui tient la main pendant qu’il fait feu sur l’homme à abattre, comme on tient celle d’un gosse qui apprend à écrire. Normal. C’est que Casper est un sentimental, il est amoureux d’une belle fille, Martha Marlene, qui préfèrerait lui connaître d’autres fréquentations : certaines filles sont souvent plus lucides, surtout chez les pauvres. Avec de telles idées, Martha doit mal finir ; en effet, Lil Mago, le chef de la bande, en essayant de la violer, la tue accidentellement. Aussitôt, pour éloigner Casper et le distraire de son chagrin autrement qu’en lui conseillant d’en trouver une autre (formalité dont il s’est d’ailleurs acquitté), il lui confie une mission, aller détrousser, en sa compagnie et celle de Smiley, les passagers d’un train qui, venu du Honduras, est chargé d’immigrants pour les États-Unis, et qui doit traverser le Chiapas.

Sur ce train se trouvent entre autres la très jolie Sayra, son père et son oncle : ils veulent rejoindre des parents dans le New Jersey. Tous ces émigrants voyagent sur le toit des wagons de marchandises et se débrouillent comme ils peuvent. Les trois voyous montent à bord du train et détroussent tout le monde, mais Lil Mago veut cette fois violer Sayra. Casper l’en empêche et le tue, puis il expulse Smiley du train. Smiley rejoint la bande, raconte les évènements, et le nouveau chef, El Sol, jure de venger l’ancien chef, et donc de tuer Casper, devenu traître à son tour. Qui devra l’exécuter ? Mais Smiley, bien sûr ! On lui remet un pistolet, il rejoint le train qui s’est arrêté dans les environs, et le voyage se poursuit jusqu’au terminus, la frontière des États-Unis.

Mais, durant ce voyage, la jolie Sayra considère d’un œil neuf celui qui l’a sauvée d’un viol, Casper, et qui s’est mis au service des émigrants, leur enseignant comment échapper aux policiers de l’immigration  – car il a déjà, dans le passé, aidé des clandestins à passer la frontière. Ils tombent amoureux (idylle très chaste, ils ne seront presque jamais seuls), et décident, dès qu’ils le pourront, de changer leur vie actuelle pour en essayer une autre. Hélas, alors que Sayra, qui a déjà perdu son père dutant le voyage, a entamé à la nage la traversée du Rio Grande qui sert de frontière entre le Mexique et les États-Unis, Smiley a rejoint Casper et le tue de plusieurs coups de pistolet. Puis l’enfant rentre au bercail et reçoit en récompense son tatouage de membre à part entière de la Mara. Sayra rejoindra les États-Unis et vivra une autre vie, comme elle le désirait.

 

*

Il a bien fallu raconter cette histoire en détail pour mieux illustrer les préoccupations de l’auteur : montrer à quelles extrémités peut pousser la pauvreté, puisque les deux garçons de Sin nombre sont des meurtriers – ce qui n’altère pas notre sympathie pour eux. En revanche, les deux filles représentent la rédemption, mais ni l’une ni l’autre ne sauvera le sombre héros (sans jeu de mot !) de l’histoire. L’autre, le jeune Smiley, deviendra un voyou, cela semble irrémédiable.

Le film décrit très bien la situation et l’état (lamentable) des deux communautés, celle des voyous et celle des émigrants. Il est réalisé avec une maîtrise qui surprend de la part d’un cinéaste débutant, et les scènes de train sont particulièrement belles. Il n’y a aucun doute : vu le niveau des films actuels, il n’y aura sans doute pas, avant la fin de cette année, d’autre film aussi important. Son réalisateur est aussi une personnalité surprenante : âgé de 32 ans, il est né en Californie, de père japonais et de mère suédoise, et il a étudié en France, à Nîmes (université) et à Grenoble (Sciences Po). Nous sommes loin de Luc Besson et ses émules...

En bref : à voir absolument.Haut de la page

[Entracte 19]

Chacun peut le constater, la carrière des films en salles est de plus en plus courte. La plupart d’entre eux disparaissent de l’affiche au bout de quelques semaines... voire d’une seule quand ils sont très mauvais (c’est arrivé). Et puis, il y a les sorties en DVD et les passages à la télévision, de plus en plus proches de la sortie en salles. En effet, la loi française prévoit un délai minimal de quatre mois entre la sortie d’un film au cinéma et celle sur DVD, puis deux mois supplémentaires avant leur passage sur Canal Plus, et trois mois supplémentaires avant leur passage sur les autres chaînes. Donc un film peut sortir sur TF1 ou France 2 neuf mois après sa sortie en salles. Il va sans dire que ces durées ont été raccourcies par le gouvernement, sous la pression des chaînes de télévision – qui ont souvent financé ces films – et des éditeurs de DVD !

Il n’en a pas toujours été ainsi, puisque, autrefois, cette carrière en salles se poursuivait pendant des mois, des années parfois. On se souvient par exemple qu’à Paris, West side story, sorti en 1961, est resté cinq ans à l’affiche du cinéma George V, sur les Champs-Élysées !

Or on peut dater très exactement ce changement dans la distribution des films, et nommer le responsable de cette évolution. Il s’appelait Frank Yablans, et le phénomène a eu lieu le 15 mars 1972, à l’occasion de la sortie à New York du Film de Coppola Le Parrain. Voici l’histoire.

*

En 1969, l’écrivain et ancien journaliste Mario Puzo publia un roman, Le Parrain (titre original, The Godfather). C’est un livre sur la mafia, assez médiocre (je l’ai lu), mais qui remporta un grand succès. Les studios Paramount envisagèrent d’en faire un film, et d’en confier la réalisation à Francis Ford Coppola (ce « Ford » n’est pas un nom, c’est un surnom, dû au fait qu’à l’époque de sa naissance en 1939, son père, Carmine, flutiste de talent, jouait dans une émission de radio, le Ford Sunday Evening hour). Coppola lut le livre et ne l’apprécia pas, il ne voulait pas non plus travailler pour les studios, au point d’avoir créé son propre studio, American Zoetrope, qui d’ailleurs fit faillite au bout de quelques années. Mais le besoin d’argent et d’autres circonstances le forcèrent à accepter le contrat, en dépit des obstacles que les adversaires de ce choix mirent sur son chemin (on trouva Marlon Brando trop gros, Al Pacino trop petit, même Alain Delon fut envisagé pour le remplacer, etc.). Mais enfin, le tournage commença le 29 mars 1971, et s’acheva en septembre.

Après bien des vicissitudes et un montage qui s’éternisa, le film, qui ne satisfaisait personne, fut raccourci d’une demi-heure, puis rétabli dans sa version initiale de deux heures cinquante, et enfin proposé à des directeurs de salle de New York, qui le détestèrent. Coppola, qui ne croyait pas non plus à son film, s’était enfui à Paris... Mais tout ce battage avait attiré l’attention du public, qui fit la queue pour assister à la première à New York, malgré une tempête de neige, le mercredi 15 mars 1972. Le film fit un triomphe.

La campagne de publicité qui précédait cette sortie fut traditionnelle : presque tout l’argent avait été dépensé dans l’affichage. En revanche, le responsable de la distribution des films de la Paramount, Frank Yablans, avait décidé de modifier le système qui prévalait jusqu’alors.

Ce système, il faut le dire, était financièrement bizarre, et parfaitement injuste, mais d’un point de vue pratique, il favorisait les films plutôt que les studios qui en attendaient des recettes. Explication.

*

Autrefois, et c’est encore le cas dans les pays sous-développés, un film sortait d’abord dans un petit nombre de grandes salles des grandes villes, où le prix des places était élevé : les fameuses « salles d’exclusivité ». On ne tirait par conséquent que le nombre de copies nécessaires à ce premier passage. Puis, lorsque le film avait épongé tout le public possible et que les spectateurs aisés se raréfiaient, il passait dans les salles de quartier, de deuxième catégorie, où les billets coûtaient moins cher. Enfin, il passait dans les petites villes et les salles de troisième catégorie, finissant ainsi de ratisser tout le pays. Comme mentionné plus haut, ce système fonctionne encore pour les pays pauvres : par exemple, en Afrique francophone, un distributeur national achète les films qui ont terminé leur carrière en France, à raison de deux ou trois copies délaissées chez nous, et les fait passer dans les grands cinémas de la capitale ; une semaine ou deux plus tard, le film passe dans les petits cinémas de quartier, puis dans les petites villes... où il arrive en lambeaux, les projectionnistes et les projecteurs étant ce qu’ils sont. Ce circuit peut durer fort longtemps, mais la campagne de publicité orchestrée lors de la sortie est loin, le film rassemble donc moins de spectateurs que souhaité par les studios qui en attendaient des recettes. Contrepartie, le système alors en vigueur stipulait que les exploitants de salles ne payaient les studios que lorsque le film avait complètement achevé sa carrière, donc avait disparu de toutes les salles des États-Unis, ce qui pouvait prendre des mois, voire des années. Cette situation rendait possible ce scénario de catastrophe : un studio, pouvait sortir un film à succès... et être néanmoins ruiné, parce que les recettes ne lui étaient pas versées à temps !

Soucieux de la rentabilité des activités de la Paramount, Frank Yablans modifia la règle, et fit savoir aux directeurs de salles que, s’ils voulaient avoir Le Parrain, ils devraient désormais payer... d’avance ! Non pas toute la recette, dont on ignorait encore le montant, mais 80 000 dollars. Les propriétaires de salles passèrent par ses exigences, et la somme immédiatement collectée suffit à payer les frais passés de fabrication du film, et le tirage des copies nécessaires aux 316 salles de cinéma qui programmèrent Le Parrain la première semaine. Six mois après sa sortie, le film avait battu tous les records de recettes, et les exploitants rentrèrent dans leurs frais, tandis que les studios adoptaient le nouveau système et se mettaient à crouler sous l’argent. Quant à Coppola, qui avait demandé que la Paramount lui offre une Mercedes 600 si les recettes dépassaient les cinquante millions de dollars, il eut sa Mercedes, et bien davantage, la célébrité mondiale.

Aujourd’hui, ce mode de paiement par anticipation est adopté dans tous les pays qui possèdent une industrie du cinéma. Il explique également pourquoi un film sort dans un grand nombre de salles (jusqu’à mille chez nous, quand le pays ne compte que 5400 salles), afin de profiter de la campagne de publicité, qui est courte, et, corollaire, pourquoi les petits films fauchés ont tant de mal à se faire programmer.

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Dernière mise à jour de cette page le dimanche 11 octobre 2015.