Kinopoivre, les films critiqués par Jean-Pierre Marquet

Année 2014

Comme l’année dernière, très peu de films dignes d’être vus. Le cinéma, du moins occidental, se dégrade à toute vitesse. Philomena domine, et il est britannique. Interstellar, au contraire, rate son but.

Philomena

Réalisateur : Stephen Frears

Scénario : Steve Coogan et Jeff Pope, d’après le livre de Martin Sixsmith, The lost child of Philomena Lee

Interprètes : Judi Dench (Philomena), Steve Coogan (Martin Sixsmith), Sophie Kennedy Clark (Philomena jeune), Mare Winningham (Mary), Barbara Jefford (« sĹ“ur Â» Hildegarde), Ruth McCabe (« mère Â» Barbara), Peter Hermann (Pete Olsson), Sean Mahon (Michael), Anna Maxwell Martin (Jane), Michelle Fairley (Sally Mitchell), Wunmi Mosaku (la jeune religieuse), Amy McAllister (« sĹ“ur Â» Anunciata), Charlie Murphy (Kathleen), Cathy Belton (« sĹ“ur Â» Claire), Kate Fleetwood (« sĹ“ur Â» Hildegarde jeune), Charissa Shearer (Peg), Nika McGuigan (Bridie), Rachel Wilcock Mamie), Rita Hamill (la religieuse de la garderie), Tadhg Bowen (Anthony jeune), Saoirse Bowen (Mary jeune), D’Ampney Harrison (Anthony entre huit et dix ans), D.J. McGrath (John), Simone Lahbib (Kate Sixsmith), Sara Stewart (Marcia Weller), Gary Lilburn (le prĂŞtre), Charles Edwards (David), Nicholas Jones (docteur Robert), Paris Arrowsmith (le chasseur de l’hĂ´tel), Marie Jones (la mère du barman), Frankie McCafferty (le barman), Vaughn Johseph (le rĂ©ceptionniste de l’hĂ´tel), George Fisher (chef « omelette Â»), Jordan King (serveur), Amber Batty (Marge), Martin Glyn Murray (le père), Elliot Levey (Alex), Florence Keith-Roach (opĂ©ratrice Ă  la rĂ©ception), George Michael Rados (le prĂŞtre dans l’église), Fiaz Ali (client du moissonneur), Victoria Jane Appleton (serveuse irlandaise), Mai Arwas (Megan), Xavier Atkins (Michael Hess Ă  quatorze ans), Eddie Bagayawa (le client Ă  l’aĂ©roport), Charlie Berkeley (le garçon qui marche), Hannah Blamires (invitĂ©e de la fĂŞte), Jill Buchanan (cliente du Washington Hotel), Amie Cazel (fille qui sourit), Grant Chism (joggeur), Bern Collaco (passager de l’avion), Alan Davis (touriste au monument Lincoln), Elise Edwards (joggeuse), Anna Ford (elle-mĂŞme, en archive), Nichola Fynn (serveur), Neve Gachev (voyageur Ă  l’aĂ©roport de New York), Shawn Gonzalez (valet Ă  l’hĂ´tel), DĂłnal Haughey (Declan), John Jillard senior (touriste au monument Lincoln), Romeo Julio (passager), Charlotte Krinks (fille qui tombe), Marcus LaRon (joggeur), Elliott Mahaffey (client du Washington Hotel), Patricia Mantuano (cliente de l’hĂ´tel), Aaron Marcus (prĂŞtre), Stuart Matthews (visiteur), Jon L. Morris (visiteur de l’église), Hugh O’Brien visiteur), Stephen O’Riain (tenancier de l’étal), Ronald Reagan (lui-mĂŞme, en archive), Martin Sixsmith (lui-mĂŞme, en archive), Al Sotto (piĂ©ton), Mark Vincent (joggeur), Julie Vollono (passagère), Roland Watson (passager), Jon Wennington (membre d’une congrĂ©gation), Ryan Wick (collègue de Michael)

Musique : Alexandre Desplat

Directeur de la photo : Robbie Ryan

Montage : Valerio Bonelli

DĂ©cors : Rod McLean et Sarah Stuart

Durée : 1 heure et 38 minutes

Sortie à Paris : mercredi 8 janvier 2014

Lire la critique rapide

Stephen Frears, bien qu’il ne soit pas auteur de films, est l’un des meilleurs réalisateurs britanniques. Ce film traite d’évènements réels, et Philomena Lee, son personnage central, ainsi que Martin Sixsmith, l’auteur du livre dont le film est adapté, The lost child of Philomena Lee, vivent toujours.

En 1952, un garçon de rencontre met enceinte cette très jeune et très naĂŻve Irlandaise, qui doit passer par le couvent de Roscrea pour survivre et pour faire élever son enfant, un garçon qu’elle a prénommé Anthony. En compensation, les religieuses la font trimer, comme les autres pensionnaires, sept jours sur sept. Puis, quand il atteint ses trois ans, elles vendent son petit garçon à un couple aisé venu des États-Unis – sans l’accord de la mère, bien entendu. Devenue adulte, elle va passer les cinquante années suivantes à tenter de retrouver la trace de son enfant. Les religieuses prétendent ne pas savoir à qui elles l’ont vendu, car un incendie aurait détruit leurs archives. Elles mentent, les flammes ont épargné le contrat par lequelle Philomena renonçait à tout droit sur son fils...

Elle le retrouvera, si l’on peut dire (lisez plus loin), grâce à l’aide que lui apporte un porte-parole (renvoyé) du gouvernement, devenu journaliste, Martin Sixsmith. Il s’avère que les religieuses ont également caché à Anthony, devenu Michael aux États-Unis, qu’elles connaissaient parfaitement sa mère, que lui aussi recherchait. Martin et Philomena, après bien des pĂ©ripĂ©ties, plusieurs changements d’avis quant Ă  l’opportunitĂ© de poursuivre les recherches, pas mal de dĂ©ceptions, et quelques dĂ©saccords puisque leurs caractères sont totalement opposĂ©s – lui est un incroyant, elle croit aux inepties religieuses et Ă  ceux qui les profèrent –, vont dĂ©couvrir quelle a Ă©tĂ© la vie d’Anthony, plutĂ´t heureuse et rĂ©ussie, dans le fond, mais aussi que le garçon, qui aurait alors une cinquantaine d’annĂ©es, Ă©tait homosexuel, et qu’il est mort du sida.

Outre cette histoire émouvante, le film est un pamphlet contre l’Église catholique, toute puissante en Irlande, et lâche quelques vérités bonnes à dire sur les immondes profiteurs qui ont causé le drame. Philomena, qui est la simplicité et la bonté personnifiées, leur pardonne leurs méfaits, mais pas son guide, qui publiera – avec son accord – le roman d’ailleurs inspiré de sa propre vie, roman où il n’apparaissait pas, et récit de toutes leurs recherches, avec leur tragique épilogue : Anthony-Michael, revenu en Irlande car lui aussi cherchait sa mère, a finalement été enterré... dans le jardin du couvent, où il pensait que sa mère finirait par le retrouver.

Judi Dench et Steve Coogan, qui est aussi co-scĂ©nariste du film, sont excellents, ils incarnent parfaitement, l’une la femme naïve et bonne qui ne voit le mal nulle part, l’autre, l’homme cynique et désabusé pour en avoir tant vu, mais secrètement ému par celle qui, au fond, est son contraire exact. C’est lui qui évoluera, pas elle. Le film, très classique comme toujours chez Frears, tient sans cesse en haleine, sans jamais viser bas pour flatter le public.

En bref : à voir absolument.Haut de la page

Interstellar

Réalisateur : Christopher Nolan

Scénario : Jonathan Nolan et Christopher Nolan

Interprètes : Matthew McConaughey (Cooper), John Lithgow (Donald, le grand-père), Michael Caine (professeur Brand), Anne Hathaway (Brand), Matt Damon (docteur Mann), Casey Affleck (Tom adulte), Leah Cairns (Lois), Jessica Chastain (Murphy adulte), Liam Dickinson (Coop), Ellen Burstyn (Murphy âgĂ©e), Mackenzie Foy (Murphy Ă  dix ans), TimothĂ©e Chalamet (Tom Ă  quinze ans), David Oyelowo (principal du collège), Collette Wolfe (Mrs Hanley), Francis X. McCarthy (Boots), Bill Irwin (voix de TARS), Andrew Borba (Smith), Wes Bentley (Doyle), William Devane (Williams), David Gyasi (Romilly), Josh Stewart (voix de CASE), Topher Grace (Getty), Flora Nolan (fille sur le camion), Griffen Fraser (garçon sur le camion), Jeff Hephner (docteur), Lena Georgas (infirmière praticienne), Elyes Gabel (administrateur), Brooke Smith (infirmière), Russ Fega (chef d’équipe), William Patrick (employĂ© de la NASA), Mark Casimir Dyniewicz (inspecteur de la NASA), Benjamin Hardy (scientifique de la NASA), Alexander Michael Helisek (patron du chantier), Marlon Sanders (Jenkins), Kristian Van der Heyden Kristian (scientifique)

Musique : Hans Zimmer

Directeur de la photo : Hoyte Van Hoytema

Montage : Lee Smith

DĂ©cors : Kendelle Elliott, Eggert Ketilsson, David F. Klassen, Gary Kosko, Josh Lusby, Eric Sundahl et Dean Wolcott

Durée : 2  heures et 49 minutes

Sortie à Paris : aux États-Unis le 26 octobre 2014, en France, le mercredi 5 novembre 2014

Lire la critique rapide

C’est l’anti-Gravity. Alors que le film d’Alfonso Cuarón, plutôt court (une heure et demie, générique de fin compris), sur un scénario très simple et facile à comprendre, racontait un incident dénué de toute trace de science-fiction se déroulant de nos jours dans l’espace, et offrait des images splendides entièrement fabriquées en numérique avec un grand souci du moindre détail scientifique, Interstellar, beaucoup trop long et boursouflé, spécule sur la théorie pseudo-scientifique, émise par le physicien Kip Thorne, celle des « trous de ver », qui permettraient de voyager très loin, hors du système solaire. Ici, le but consiste en ce que les Terriens puissent se réfugier sur une autre planète que la leur, la Terre étant désormais devenue inhabitable. On est donc sur le terrain de la science-fiction, et nous avons appris que le projet devait être réalisé par Spielberg, très attiré par le genre, sur un scénario des frères Nolan, Christopher et Jonathan, mais qu’il a manqué de temps.

Très lente à démarrer, l’histoire ennuie au début. À la fin, changement de direction, elle devient incompréhensible, un peu comme avec Inception, et c’est pire. On comprend néanmoins que le professeur Brand, joué par Michael Caine et qui a pris l’initiative d’envoyer une expédition dans l’espace afin de chercher une autre planète qui serve de refuge aux Terriens – et on ne nous dit pas comment rĂ©aliser un exode aussi massif –, a menti aux astronautes, car il supposait que ceux-ci ne pourraient pas revenir, ce que dĂ©ment l’épilogue, et comptait plutôt qu’ils créeraient ailleurs une autre communautĂ© humaine, puisqu’il y a une femme parmi eux, sa propre fille. Néanmoins, lorsque les astronautes ont compris, ils trouvent le moyen de revenir, quoique pas tous, puisque le seul Noir, curieusement baptisé Romilly, est mort avant, et que la seule femme est abandonnĂ©e par Cooper, le chef de l’expĂ©dition ! Il faut dire qu’entre-temps, et comme les Terriens vieillissent beaucoup plus vite puisqu’ils ne se déplacent pas – loi de la RelativitĂ© –, ils ont trouvé refuge sur un petit paradis, une station spatiale, gravitant autour d’une autre planète du système solaire et construite par Murphy, la propre fille de Cooper. Dès lors, âgé à présent de 124 ans du point de vue terrien, celui-ci arrive juste à temps pour voir mourir sa fille, devenue une vieillarde alors que lui-même est resté quadragénaire !

Ce méli-mélo sentimentalo-écologico-philosophique nous a été présenté comme le nouveau chef-d’œuvre d’un grand maître du cinéma, quand il est en fait une bouillie indigeste de malentendus familiaux et de spéculations scientifiques mal expliquĂ©es, parfois de façon ridicule (l’espace courbe « montrĂ© Â» par une feuille de papier roulĂ©e en cylindre), qui, justement, auraient plu à Spielberg, lequel aurait peut-être réussi le film, sa fantaisie aidant. On doit noter cependant quelques détails.

D’abord, l’atmosphère est très sombre, carrément catastrophiste, à la mode du moment. Les images, fort laides, le sont également ; bien la peine de clamer partout qu’on veut tourner sur pellicule parce que ce procédé permet d’obtenir des images plus belles – mais je dĂ©taille ce point plus loin... Des acteurs engagés dans cette production, on ne retiendra que Michael Caine et Anne Hathaway. La vedette invitée, Matt Damon, n’apparaît qu’au bout d’une heure et trente-cinq minutes, et meurt dans une explosion au bout d’une demi-heure ; lui joue le méchant de l’histoire, celui qui, tout comme l’ordinateur HAL 9000 dans 2001, a un autre point de vue sur le sens de la mission et entend la détourner. Quand à Casey Affleck, qui joue le fils devenu adulte de Cooper, il fait Ă  peine un peu plus que de la figuration. Seul point positif, Marion Cotillard ne joue pas dans le film ! En contrepartie, on a, non pas un ordinateur qui sait tout, mais deux robots non humanoïdes quoique tout aussi savants que celui que Kubrick imaginait. Inutile de dire qu’Interstellar est, littéralement, à des années-lumière du chef-d’œuvre de Stanley Kubrick, n’offrant ni la beauté des prises de vues, ni l’harmonie de la musique (pas mauvaise, mais trop abondante et collĂ©e en mode fracassant), ni la profondeur spéculative sur la condition humaine... et aucune audace de narration. En réalité, le seul moment émouvant de cet étouffe-chrétien est celui où Cooper visionne les messages en vidéo que son fils Tom, resté sur Terre, lui fait parvenir sans pouvoir espérer aucune réponse, ce qu’interdit, justement le fameux paradoxe temporel : il y voit Tom, âgé au départ de quinze ans, devenir étudiant, tomber amoureux, se marier, puis perdre sa fille et son grand-père, et le tout est assez poignant.

De toute évidence, le public français ne suit guère. Aux Halles de Paris, le film est sorti le 5 novembre dans les deux plus grandes salles de l’UGC, qui comptent ensemble mille places, mais, deux semaines, plus tard, il émigrait dans une seule salle moyenne, ce qui est très inhabituel pour un film de Nolan. Il semble que ce réalisateur commence à fatiguer le public en refaisant le même film année après année : non seulement on retrouve ici le mixage artificiel des périodes temporelles qui traversait Memento, mais on a également une resucée manifeste du sinistre Inception, un peu plus compréhensible, totalement dépourvue en revanche de la moindre séquence spectaculaire. On préférait Nolan quand il faisait The dark knight, son meilleur film.

Enfin, on commence aussi à prendre conscience que la vedette Matthew McConaughey, qui bénéficie depuis quelques années d’une cote de popularité insensée, traîne de film en téléfilm un personnage quasiment mutique, marmonnant sans cesse dans sa barbe d’une voix étouffée. Choisira-t-il un jour un rôle un peu différent ? On connaît des acteurs qui, à jouer toujours la même chose, ont scié leur carrière en moins d’une décennie.

Seul Michael Caine, en souvenir d’un passé cinématographique plus glorieux, justifie qu’on se déplace pour voir Interstellar. Mais deux heures et quarante-neuf minutes, la punition est rude.

*

Nolan, c’est connu, clame qu’il n’aime pas les images numériques, et entend tourner sur pellicule – au format spécifique et très peu répandu de l’Imax, toutefois –, car il estime que le résultat est plus beau. J’ai voulu vérifier cette assertion un peu surprenante, et suis allé voir le film dans la seule salle parisienne, le Max-Linder, qui le projette dans la version sur pellicule. Eh bien, le résultat est inférieur en qualité à ce que permet la projection en numérique, y compris du point de vue de la netteté.

En outre, Nolan affiche son dĂ©dain des trucages numĂ©riques, et s’efforce de rĂ©aliser « en vrai Â» les sĂ©quences spectaculaires. Et il est vrai que le bonus de son film The dark knight rĂ©vèle la rĂ©alisation de cette scène oĂą un camion se retourne au cours d’une poursuite dans une avenue de Chicago, qui a Ă©tĂ© faite avec un dispositif uniquement mĂ©canique. Mais en fait, son Inception est truffĂ© de scènes dont la fabrication serait impossible sans les images de synthèse, comme celle oĂą un quartier de Paris s’enroule sur lui-mĂŞme, ou encore cette illusion d’optique d’un dĂ©cor impossible inspirĂ© des dessins du gĂ©nie nĂ©erlandais Maurits Cornelis Escher. Et sans les images de synthèse, les vues de la bibliothèque en trois dimensions d’Interstellar seraient irrĂ©alisables !

Cette attitude est donc une pose. Le seul point positif de ce rejet du numĂ©rique, c’est que les films de Nolan, Ă  ce jour, ne sont pas en 3D !

En bref : à voir à la rigueur.Haut de la page

Courrier Plan du site

Sites associés :    Yves-André Samère a son bloc-notes 125 films racontés

Dernière mise à jour de cette page le dimanche 11 octobre 2015.