Kinopoivre, les films critiqués par Jean-Pierre Marquet - Les classiques - L’autre

Orange mécanique

L’autre

Titre original : The other

Réalisateur : Robert Mulligan

Scénario : Thomas Tryon, d’après son roman éponyme

Interprètes : Uta Hagen (Ada, la grand-mère), Diana Muldaur (Alexandra, la mère), Chris Udvarnoky (Niles Perry), Martin Udvarnoky (Holland Perry), Norma Connolly (tante Vee), Victor French (M. Angelini), Loretta Leversee (Winnie), Lou Frizzell (oncle George), Portia Nelson (Mme Rowe), Jenny Sullivan (Torrie), John Ritter (Rider Ganon), Jack Collins (M. Pretty), Ed Bakey (Chan-yu le magicien), Clarence Crow (Russell, dit « Piggy »), Carolyn Stellar (la femme dans le miroir, absente du générique)

Photographie : Robert Surtees

Décors : Ruby Levitt

Musique : Jerry Goldsmith

Son : Don J. Bassman et Jack Solomon

Durée : 1 heures et 40 minutes

Sortie : 1972

Si vous n’avez pas vu le film et avez l’intention de le voir, puisque le DVD existe, ne lisez pas ce qui suit, car je suis obligé de raconter l’histoire pour mettre en évidence les mérites de la mise en scène.

The other est un film d’horreur, mais traité loin des sentiers battus. Adapté de son premier roman éponyme publié en 1971 par Thomas Tryon, également producteur du film, ancien acteur passé à l’écriture et doté d’un grand talent (il est aussi l’auteur de Fedora, nouvelle dont Billy Wilder a tiré l’un de ses meilleurs films, et devait publier en 1973 un autre roman encore plus terrifiant, Harvest home – en français, La fête du maïs), le film est assez différent de la production courante, et donne dans le fantastique sans recourir ni au surnaturel ni aux artifices du genre. Dans son interview-fleuve avec Truffaut, Alfred Hitchcock, parlant de La mort aux trousses, de la séquence de l’avion et de l’atmosphère générale des scènes de guet-apens, expliquait qu’il avait voulu prendre le contre-pied du cliché traditionnel : « Une nuit “noire” à un carrefour étroit de la ville. La victime attend, debout dans le halo d’un réverbère. Le pavé est encore mouillé par une pluie récente. Un gros plan d’un chat noir courant furtivement le long d’un mur. Un plan d’une fenêtre avec, à la dérobée, le visage de quelqu’un tirant le rideau pour regarder dehors. L’approche lente d’une limousine noire, etc. ». Effectivement, le film de Robert Mulligan s’efforce lui aussi de laisser de côté l’arsenal traditionnel employé par les films d’horreur.

Et d’abord, la personnalité du méchant. Le film étant sorti en 1972, ce n’est plus dévoiler un secret que de raconter l’anecdote, une étrange histoire d’enfants meurtriers – rarissimes à l’écran. Nous sommes en 1935, dans le Connecticut, à la campagne – bien que, pour une raison tenant à la saison du récit, il ait fallu tourner en Californie, à Murphys. La famille Perry, des fermiers aisés, vit dans une grande maison, à l’orée d’un village où tout le monde se connaît. La grand-mère, Ada, est émigrée de Russie ; la fille aînée, mariée, attend un bébé ; il y a aussi le père, la mère Alexandra, un oncle et une tante, et leur fils Russell. La cuisinière et l’homme à tout faire, Angelini, complètent la tribu. Il y a surtout les jumeaux, Niles et Holland, strictement semblables, âgés de onze ans.

Semblables ? Physiquement, mais pas par le caractère : Holland est foncièrement méchant. Un flash-back montre comment il a provoqué un accident qui a coûté la vie de son père, dont il convoitait la bague de famille, une chevalière portant gravé un faucon pèlerin, l’emblème de la famille, bijou que la tradition familiale transmet de père en fils aîné (mais qu’on ne pouvait partager entre les deux jumeaux !). Tuer pour ce motif, il est évident que Holland est un fou dangereux. Mais un autre flash-back nous fait assister à sa fin : en voulant jeter un chat dans un puits, il y tombe lui-même et se tue, le jour de son onzième anniversaire, en mars 1935. Il sera enterré sur la propriété même.

NilesSon jumeau, Niles, est désespéré et ne supporte pas la mort de son frère. Mais la grand-mère, Ada, pourvue d’une vive imagination, leur a enseigné à tous les deux un jeu dans lequel on doit s’efforcer de pénétrer la personnalité de n’importe quel être vivant, de voir par ses yeux, de ressentir ce qu’il sent. Si bien que Niles se persuade qu’il peut communiquer avec son frère mort, et, la nuit précédant les obsèques, alors que le corps est exposé dans le salon, Niles « entend » Holland lui transmettre son pseudo-droit d’aînesse ; pseudo, car il est né vingt minutes avant Niles, ce qui ne signifie rien, contrairement à une croyance répandue : il n’y a pas d’aîné chez les jumeaux. Or ce droit est symbolisé par la bague du père qu’il porte toujours à son doigt. Hélas, pour récupérer la bague sur le doigt qui a enflé, Niles n’a d’autre ressource que de faire ce qu’Holland lui ordonne, couper ledit doigt au sécateur ! Il conservera désormais la bague et le doigt coupé dans une boîte métallique de Prince Albert (du tabac), soigneusement dissimulée – croit-il. Mais le cousin Russell, un plouc avec lequel les jumeaux ne s’entendent pas, a surpris le secret de la bague, censée enterrée avec Holland. Niles, qui désormais s’identifie à son frère et, refusant sa mort, lui parle et parle de lui constamment, endosse désormais la personnalité maléfique de son frère, et tue Russell afin de le faire taire. La mort, comme celle du père, passe pour un accident. Précédemment dénoncé comme voyou par madame Rowe, une vieille dame excentrique du voisinage, il la fait mourir de peur avec un rat vivant. Et enfin, très influencé par l’affaire de l’enlèvement du bébé Lindbergh, il enlève le bébé que sa sœur vient de mettre au monde et le noie dans un tonnelet d’alcool. Auparavant, il avait poussé dans l’escalier sa mère qui avait découvert la bague et le doigt coupé, et la malheureuse en était devenue muette et paralysée.

 

Holland 

 

C’en est trop pour la grand-mère Ada, qui a enfin compris et décide de se suicider en entraînant son petit-fils dans la mort. Elle allume un incendie qui détruit la grange et la tue... mais Niles en réchappe, et va sans doute continuer ses méfaits. Fin du film.

Vous vous dites sans doute que cette histoire outrancière est ridicule et ne tient pas debout. Mais tout est dans la manière, et les histoires d’horreur, livres et films, sont rarement d’une vraisemblance sans faille : voyez The shining ! L’intérêt du film est donc dans sa mise en scène, qui parvient, comme dans le cas de Psychose auquel il fait penser, à conduire le spectateur là où le réalisateur veut l’emmener.

La musique, très belle, quasiment élégiaque, renforce par contraste l’horreur des situations. Elle est de Jerry Goldsmith, compositeur également pour La planète des singes, première version, la seule bonne, en 1968. Néanmoins, on n’a guère utilisé que la moitié de ce qu’il avait écrit. Et le directeur de la photo est l’illustre Robert Surtees. Mais ce qui compte, outre le scénario que Tom Tryon a tiré de son propre roman, c’est la mise en scène de Robert Mulligan, un artiste qui a réussi presque tous ses films, à l’exception, selon moi, de l’adaptation de To kill a mockingbird (en français, Du silence et des ombres), qui est très surfait parce que mal construit. Dans L’autre, Mulligan prend un parti auquel le spectateur ne prête pas forcément attention : les rôles des deux jumeaux sont bel et bien tenus par deux jumeaux n’ayant joué que dans ce film, Chris Udvarnoky (né en 1961 à Flint, la ville natale de Michael Moore, et mort en 2010) jouant Niles, et Martin Udvarnoky jouant Holland. Ils avaient remplacé l’acteur-enfant unique auquel Tom Tryon avait pensé pour les deux rôles, Mark Lester, l’interprète quatre ans plus tôt d’Oliver Twist dans la comédie musicale Oliver!, de Carol Reed, mais qui avait déjà quatorze ans (Tryon avait aussi envisagé Ingrid Bergman pour le rôle de la grand-mère, mais ce fut Uta Hagen qui fut choisie finalement). Or il faut un certain temps avant que l’on s’aperçoive que les deux jumeaux n’apparaissent jamais ensemble dans la même image (au point qu’en effet, on aurait pu faire jouer les deux rôles par un même enfant, ce qu’un autre réalisateur aurait sans doute choisi de faire). Selon moi, ce choix peu courant s’explique par le désir d’être honnête dans le récit, et de ne pas tricher : on montre deux garçons à l’écran, puisque l’histoire est celle de deux jumeaux, mais l’un étant mort avant le début du récit, le réalisateur s’interdit de les montrer ensemble, et laisse le public comprendre qu’Holland n’est plus là et que ce qu’on en voit n’existe que dans l’esprit de son frère. Je crois que ce trait est unique dans l’histoire du cinéma.

Le film complet peut être vu ICI, malheureusement il est sous-titré en espagnol (mais les sous-titres français sont disponibles), ou encore , la bande-annonce est , au cas où vous voudriez écrire un commentaire, ou vous pouvez cliquer ci-dessous pour seulement ladite bande-annonce, laquelle, hélas, est plutôt racoleuse, car elle n’a gardé que les passages évoquant les films d’horreur traditionnels, alors que, justement, L’autre est tout sauf cela :

 

 

Au fait, pourquoi 1935 ? Parce que cette année-là eut lieu le procès de Bruno Hauptmann, qui avait enlevé le bébé de Charles Lindbergh, le célèbre aviateur, et de son épouse Anne. Le bébé avait été kidnappé en 1932, une rançon réclamée et payée, mais l’enfant n’avait pas été rendu à ses parents, et pour cause : il était mort en tombant de l’étage pendant son enlèvement. Hauptmann fut découvert à la suite d’une bévue, jugé, condamné à mort puis exécuté par électrocution l’année suivante. Cet évènement provoqua une modification de la loi, qui fit de l’enlèvement un crime fédéral passible de la peine de mort, et causa ainsi l’exécution en 1960 de Caryl Chessman... qui n’avait tué personne mais contraint plusieurs femmes à monter dans sa voiture pour les violer ! Or Niles avait entendu parler du procès à la radio et voulu imiter l’assassin présumé.

Haut de la page

Courrier Plan du site

Sites associés :    Yves-André Samère a son bloc-notes 125 films racontés

Dernière mise à jour de cette page le dimanche 11 octobre 2015.