Kinopoivre, les films critiqués par Jean-Pierre Marquet

Empire du Soleil

Steven Spielberg, excellent conteur, ne s’est pas contenté de faire des films divertissants – hélas, diront certains : à partir de 1985, il entame une carrière de réalisateur « sérieux », avec La couleur pourpre. Or, faites l’expérience, interrogez n’importe qui sur ces films dits « adultes », et jamais ou presque on ne vous citera Empire du soleil. Les féministes se souviendront de La couleur pourpre, film cahotique et très caricatural ; les anti-esclavagistes préféreront sans doute Amistad, film de procès (un genre très prisé des Américains), bavard, difficile à suivre, et dont on ne peut guère retenir que la séquence de choc, celle des esclaves jetés à la mer ; les anti-nazis porteront leur choix sur La liste de Schindler, si du moins la scène bidon de la douche collective ne les a pas irrités ; tandis que les Étatsuniens, soucieux de rappeler ces ingrats d’Européens à leurs devoirs de déférence, agiteront sous votre nez, si je puis dire, les massacres du Débarquement qui ouvraient le bizarre Il faut sauver le soldat Ryan. Mais d’admirateurs d’Empire du soleil, en général, vous n’en trouverez pas plus que de Chinois pro-japonais.

Empire du soleil

Titre original : Empire of the sun

Réalisateur : Steven Spielberg

Scénario : Menno Meyjes (absent du générique) et Tom Stoppard, d’après le livre de James Graham Ballard

Musique : John Williams

Interprètes : Christian Bale (Jim), John Malkovich (Basie), Joe Pantoliano (Frank Demarest), Miranda Richardson (Mrs Victor), Peter Gale (Mr Victor), Nigel Havers (le docteur Rawlins), Leslie Phillips (Maxton), Masatô Ibu (le sergent Nagata), Emily Richard (la mère de Jim), Rupert Frazer (le père de Jim), Takatoro Kataoka (le garçon pilote kamikaze), Ben Stiller (Dainty), David Neidorf (Tiptree), Ralph Seymour (Cohen), Emma Piper (Amy Matthews), Robert Stephens (Mr Lockwood), Zhai Nai She (Yang), Guts Ishimatsu (le sergent Uchida), James Walker (Mr Radik), Jack Dearlove (le prisonnier qui chante), Anna Turner (Mrs Gilmour), Ann Castle (Mrs Phillips), Yvonne Gilan (Mrs Lockwood), Ralph Michael (Mr Partridge), Sybil Maas (Mrs Hug), Eric Flynn, James Greene, Simon Harrison, Barrie Houghton, Paula Hamilton, Thea Ranft, Tony Boncza, Nigel Leach, Sheridan Forbes, Peter Copley, Barbara Bolton, Francesca Longrigg, Samantha Warden (les prisonniers britanniques), Kieron Jecchinis, Michael Crossman, Gary Parker, Ray Charleson (les prisonniers américains), Burt Kwouk (Mr Chen), Tom Danaher (le colonel Marshall), Kong-Guo-Jun (le jeune Chinois), Takao Yamada (le chauffeur japonais du camion), Hiro Arai (le sergent-aviateur japonais), Paul McGann (le lieutenant Price), Marc de Jonge (le Français), Susan Leong (Amah), Nicholas Dastor (Paul), Edith Platten (la sœur de Paul), Shirley Chantrell (la cuisinière chinoise du centre de détention), John Moore (Mr Pym), Ann Queensberry (Mrs Pym), Sylvia Marriott (Mrs Partridge), Frank Duncan (le père de Mrs Hug), Ronald Eng (l’aide de Mr Chen), Za Chuan Ce, Shi Bui Qing (les gardiens de la boutique), Lu Ye, Guo Xue Liang, Ge Yan Zhao (les marchands), Paul Reynolds (un réfugié – absent du générique)

Durée : 2 heures et 34 minutes

Sortie à Paris : 1987

La valise ET le cercueil », pourrait commenter un Pied-Noir qui se souviendrait de la période 1954-1961, résumant l’alternative qui alors s’offrait aux Français d’Algérie : la valise OU le cercueil. Le film s’ouvre en effet sur trois cercueils flottant dans le courant du Fleuve Jaune, à Shangaï, et se termine sur la valise abandonnée, contenant ses souvenirs de captivité, que Jim a balancée dans le fleuve après sa libération du camp de prisonniers.

Jim, le héros du film omniprésent (dans tout le film, aucune scène sans lui), c’est James Graham Ballard, célèbre auteur britannique de science-fiction, un genre qu’il a d’ailleurs détourné, non sans talent, y mêlant scatologie et pornographie. On aime ou pas. Britannique né en Chine, Ballard a vécu ces événements, et en a fait un roman, L’empire du soleil, où il raconte ses quatre années de captivité dans un camp japonais, alors qu’il avait onze ans seulement lorsque les Nippons, envahissant Shangaï, l’ont raflé avec les Européens qui n’avaient pas pu fuir l’invasion. Évidemment, il s’y donne le beau rôle, et Spielberg, en portant l’aventure au cinéma, y mêle les composantes de son propre univers, les avions en particulier. Le résultat est tout à fait étonnant, mais le récit ne doit pas être pris au pied de la lettre : ainsi, Jim prétend avoir vu, depuis les environs de Shangaï, l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima... à plus de mille six cents kilomètres !

C’est que Jim, appelé aussi Jamie, n’est pas un modèle d’équilibre. Enfant unique élevé dans une confortable villa de la Concession Internationale à Shangaï, par son banquier de père, très occupé, et par une mère quelque peu absente, il est davantage tenu à l’œil par les domestiques, le chauffeur, et surtout sa bonne personnelle, une Chinoise nommée Amah, qu’il ne craint pas, en bon fils de bourgeois, de rudoyer (apparemment soumise, elle s’en vengera en le giflant, lorsqu’il ne sera plus qu’un gosse abandonné).

Curieux mélange que cette morgue toute britannique, cette suffisance de classe, alliée à une innocence d’enfant qui découvre peu à peu que la vie n’est pas celle de ses rêves. Jim n’est pas apitoyé par le mendiant qui vit en permanence devant sa villa, il en est seulement curieux ; ni par la condition des domestiques de ses parents ; ni, à plus forte raison, par le jeune voleur qui mendie lui aussi, mais sur le mode agressif, répétant inlassablement le leit-motiv « Pas maman, pas papa, pas whisky-soda », et qui plus tard lui fauchera ses souliers. Non, il est avant tout passionné par les avions en général, et par l’aviation japonaise en particulier, ce qui l’induit à porter aux sujets de Hiro-Hito une admiration déplacée, eu égard à la sauvagerie des Japonais dès 1931 – avant celle des nazis, par conséquent. C’est ce détail qui a conduit certains critiques à le voir comme un vulgaire collabo, en se fondant par ailleurs sur le comportement parfois obséquieux que manifestera l’enfant durant sa captivité. Mais c’est ne pas voir qu’un collabo est avant tout quelqu’un qui, soit partage les vues politiques de l’ennemi occupant, soit tire un avantage matériel de sa collaboration. Or, Jim n’est en rien concerné par ces aspects de la collaboration : d’une part, il n’a aucune vision politique (répétons-le, ce qu’il admire chez les Japonais, c’est leur technique et l’efficacité de leur aviation), et, d’autre part, lorsque Jamie s’abaisse devant le sergent Nagata, commandant du camp, jusqu’à se prosterner, c’est pour sauver la vie des malades que Nagata, fou de rage, voulait brutaliser.

En bref : à voir.Haut de la page

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Dernière mise à jour de cette page le mercredi 5 avril 2017.