Kinopoivre, les films critiqués par Jean-Pierre Marquet

Année 2011

Un film britannique passable mais ridiculement porté aux nues, Le discours d’un roi, le petit dernier de Woody Allen, Minuit à Paris, et l’excellent film iranien Une séparation. Le cinéma français, comme toujours, est aux abonnés absents, et Hollywood déçoit avec Super 8. Lars von Trier, lui, reste égal à lui-même dans le fumeux et le mal fichu, avec Melancholia, autre fausse valeur. En prime, un Entracte 20 sur Norodom Sihanouk (oui, cela concerne bien le cinéma) et un Entracte 21 sur la 3D.

Le discours d’un roi

Réalisateur : Tom Hooper

Scénario : David Seidler

Interprètes : Colin Firth (Albert, alias le roi George VI), Geoffrey Rush (Lionel Logue), Helena Bonham Carter (la reine Elizabeth), Derek Jacobi (archevêque Cosmo Lang), Robert Portal (intendant du roi), Richard Dixon (secrétaire prticulier), Paul Trussell (chauffeur), Adrian Scarborough (speaker à la BBC), Andrew Havill (Robert Wood), Charles Armstrong (technicien de la BBC), Roger Hammond (docteur Blandine Bentham), Calum Gittins (Laurie Logue), Jennifer Ehle (Myrtle Logue), Dominic Applewhite (Valentine Logue), Ben Wimsett (Anthony Logue), Freya Wilson (princesse Elizabeth), Ramona Marquez (princesse Margaret), David Bamber (directeur du théâtre), Jake Hathaway (Willie), Michael Gambon (roi George V), Guy Pearce (David, alias roi Edward VIII), Patrick Ryecart (Lord Wigram), Teresa Gallagher (infirmière), Simon Chandler (Lord Dawson), Claire Bloom (reine Mary), Orlando Wells (duc de Kent), Tim Downie (duc de Gloucester), Dick Ward (majordome), Eve Best (Wallis Simpson), John Albasiny (valet de pied), Timothy Spall (Winston Churchill), Danny Emes (garçon dans Regent’s Park), Anthony Andrews (Stanley Baldwin), John Warnaby (intendant), Roger Parrott (Neville Chamberlain), Dean Ambridge (Royal Marine), Max Callum (laquais royal), Tony Earnshaw (policier), Sarah Molkenthin (femme de chambre), Martyn Moore (caméraman des actualités Pathé), Pete Noakes (un passant), Mary Robinson (nourrice royale), Harry Sims (technicien de la BBC), Sean Talo (technicien de la BBC / soldat)

Musique : Alexandre Desplat

Directeur de la photo : Danny Cohen

Montage : Tariq Anwar

Durée : 1 heure et 58 minutes

Sortie à Paris : mercredi 2 février 2011

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Un tapage insensé, commencé des mois avant la sortie de ce film, nous l’a désigné comme un chef-d’œuvre. C’est entendu, le film n’est pas franchement mauvais, et Colin Firth va décrocher son Oscar, sinon les attachées de presse vont se répandre dans les rues et tout casser. On ne donnera rien à l’autre acteur, Geoffrey Rush, qui est au moins aussi bon que lui, parce que le public ne le connaît pas et que ce serait du gaspillage. Mais enfin, permettez-moi quelques bémols, touchant au scénario tout autant qu’à la réalisation.

D’abord, l’histoire ne réserve aucune surprise. Non seulement parce que tout le monde sait, sauf Éric Neuhoff, du « Figaro » (!), que George VI a succédé à son frère Édouard VIII après l’abdication de celui-ci, qui voulait épouser sa maîtresse Wallis Simpson, une femme venue des États-Unis et divorcée deux fois (et aussi, un peu partisane d’Hitler, mais cela, le film fait l’impasse dessus). Mais aussi et surtout parce que le moindre épisode est prévisible.

Résumons : Albert, le frère d’Édouard – lequel Édouard, en fait, se prénommait David, mais les rois d’Angleterre, comme les papes, changent de prénom à leur avènement ; pas les reines, semble-t-il –, était officier de marine, pas du tout préparé à la fonction royale, et... bègue. En sa qualité de prince, il lui arrivait de devoir prononcer un discours, et cela se passait toujours mal – comment, on ne le saura pas, car le réalisateur se dégonfle et ne finit jamais les scènes un peu délicates qui le montreraient. Albert se décide alors, après avoir vu échouer tous les traitements orthodoxes, à consulter un étrange praticien, Lionel Logue, dont on apprendra bien plus tard qu’il n’est pas médecin, que c’est en réalité un ancien acteur raté, et qu’il s’est formé tout seul en traitant empiriquement des soldats australiens traumatisés par la Première Guerre mondiale. Évidemment, dès le départ, et comme dans ces films sur le sport où un perdant né finit toujours par gagner le match, le public sait que Logue va guérir son illustre malade, auquel d’ailleurs il refuse toute marque de déférence, et qu’il s’obstine à appeler Bertie, « parce que le praticien et son patient doivent être d’égal à égal » (sic, où diable a-t-on jamais vu ça ?).

L’histoire se déroule, David, devenu Édouard VIII le 20 janvier 1936, abdique le 11 décembre suivant parce qu’il ne peut pas épouser sa maîtresse, et Bertie monte sur le trône sous le nom de George VI : c’est le père de la reine actuelle, et il règnera jusqu’en 1952, date de sa mort. Or Hitler commence à menacer l’Europe, l’Angleterre est contrainte de lui déclarer la guerre, et le roi, de prononcer à la radio un discours annonçant l’évènement et incitant le peuple britannique au courage et à la patience. C’est ce discours qui doit faire l’objet d’une préparation intensive, assez intéressante à suivre pour le spectateur, entre le roi et son praticien, et qu’il prononcera correctement, dans une séquence que je commente un peu plus loin. Mais, pour en revenir au personnage bizarre de Logue et aux conventions scénaristiques, on devine par avance qu’à l’issue du discours de son client à la radio, où il a enfin surmonté son bégaiement, Logue va enfin laisser tomber le « Bertie » et lui donner du Your Majesty. Cela ne rate pas, truc de dialoguiste.

Voyez aussi cet épisode du début, où il lui faisait lire à haute voix et enregistrer sur disque la tirade d’Hamlet, qu’on n’entend pas puisque la musique trop forte la couvre : dès cet instant, on sait que le prince va l’écouter plus tard et découvrir qu’il l’a dite entièrement sans bégayer ! Truc de scénariste.

Évidemment, le triomphe final de la pseudo-médecine sur le bégaiement n’est pas inattendu. Sinon, il n’y aurait pas de film !

Revenons à la réalisation : elle est très plate, digne d’un téléfilm, et abonde en gros plans, procédé qui est souvent une facilité. Outre cela, sonoriser le fameux discours radiophonique avec le sublime troisième mouvement de la Septième Symphonie de Beethoven, en vue de rendre la séquence émouvante (aucun spectateur ne résisterait), c’est gros comme une maison, et John Boorman l’avait fait tout au long de son film Zardoz, en 1974. Notez que le réalisateur a fait en sorte que le contenu du discours ainsi que la vitesse à laquelle il est prononcé coïncident exactement avec la durée du morceau, qui passe intégralement ! Le procédé est très rarement employé, puisque, en général, la musique est choisie après le tournage. Ici, de toute évidence, on a fait le contraire. Supprimez la musique, la séquence n’est plus émouvante, elle devient fastidieuse et pénible. Truc de metteur en scène.

Et puis, pardonnez ma naïveté, mais on ne comprend absolument pas ce qui a pu guérir le roi de son bégaiement !

Ces minuscules réserves faites, le film, sans être un grand film, est agréable à voir, mais seulement pour les scènes entre les deux acteurs principaux, et ravira les midinettes, qui semblent nombreuses, si on en croit le nombre d’étoiles qui pleuvent dans les forums. « Points de vue - Images du monde » a dû beaucoup aimer. Quant à Stéphane Bern, il y voit « un chef-d’œuvre ». Sic.

*

Une petite précision à propos d’un détail curieux concernant le décor. Les spectateurs auront remarqué que, pour aller voir son praticien, Bertie emprunte un ascenseur qui descend au lieu de monter. Il s’avère que l’endroit existe vraiment, il se trouve au 33 Portland Place, à Londres, une avenue qui prolonge Regent Street et débouche sur Regent’s Park. Une partie de l’immeuble sert de lieu de tournage ou de réception pour des films très particuliers, le studio porno gay UK Naked Men ! On se perd en conjectures sur la raison de ce choix...

En bref : à voir.Haut de la page

[Entracte 20]

Si je vous dis que Twilight est un film écrit et réalisé par Norodom Sihanouk, ancien roi du Cambodge, vous allez sans doute vous précipiter sur votre téléphone pour appeler une ambulance ? Du calme, procédons par ordre.

Le discours d’un roi, film sorti début février 2011, raconte l’histoire de George VI, père d’Elisabeth II, qui devint roi quand son frère, Édouard VIII, abdiqua pour cause de mariage avec une femme divorcée deux fois. Rappelons d’ailleurs que George VI ne se prénommait pas George, mais Albert, et qu’il prit comme nom de règne le prénom de son jeune frère ! On est bizarre, dans les familles régnantes. Mais cette abdication en faveur d’un frère, c’est d’un banal ! Au Cambodge, Norodom Sihanouk a fait mieux, puisqu’il abdiqua deux fois, la première en faveur de… son père (si-si !), la seconde en faveur de son fils – et là il nous déçoit. Il commence donc comme roi, à 18 ans, en 1941 ; puis il devient simple prince en 1955, après son abdication en faveur, donc, de son père Norodom Suramarit : il redevient chef d’État (mais pas roi, c’est sa mère qui devient régente) en 1960 à la mort de ce dernier ; puis il prend le parti des communistes pendant la guerre du Vietnam, mais ennemi farouche des Khmers rouges, eux-mêmes communistes (va comprendre, Charles !), se proclame président en exil, à Pékin, pendant que lesdits Khmers rouges ravagent son pays et massacrent la population ; puis il redevient roi du Cambodge en 1993, et enfin, en 2004, abdique une seconde fois en faveur de son fils Norodom Sihamoni, né en 1953.

Cette carrière mouvementée, que j’ai beaucoup résumée pour ne pas faire fuir les deux ou trois lecteurs qui me restent, ne l’empêche pas, dans les années soixante, d’être chroniqueur occasionnel… au « Canard enchaîné », et de se rendre à la luxueuse réception annuelle de ce journal dans un grand hôtel parisien. Mais Sihanouk, chez lui, laisse fusiller deux opposants, et « Le Canard » annonce qu’il se privera désormais de sa prose : « Nous, on rompt le contrat », écrit « Le Canard enchaîné » ! Horrible camouflet…

Non content d’être tout cela et pas mal d’autres choses encore, Sihanouk se sent des envies de cinéma. Pas seulement comme spectateur, mais aussi comme réalisateur ! Et parce que c’est un souverain absolu, il peut satisfaire ses lubies. Entre 1966 et 1995, ce qui témoigne d’une belle constance, il va en réaliser neuf, dont sept à partir d’un scénario de sa propre main… y compris le Twilight dont je vous parlais au début, et tâchez de suivre, s’il vous plaît, je ne répèterai pas. Lui-même y joue deux fois – ainsi, dans Twilight –, et son fils, le roi actuel, une fois : en 1994, dans My village at sunset, où il interprète un jeune et beau docteur qui soigne les victimes des mines antipersonnelles et tombe amoureux d’une infirmière. Sihanouk ne se contente pas de cela, il compose parfois la musique, fait le montage et assure la production – pour pas cher, son premier film, Apsara, qui dure deux heures et demie, n’a coûté que dix mille dollars. Ses deux derniers films, réalisés en 1995, sont des courts-métrages.

Les interprètes ? C’est très simple : souvent, les membres de sa famille et de son gouvernement. Faire avec ce qu’on a, c’est un principe de saine économie. On regrette que ces chefs-d’œuvre supposés n’aient jamais été vus hors du Cambodge. Quant au fait qu’un chef d’État réalise des films, quoi de choquant ? Chez nous aussi, les politiques font beaucoup de cinéma.

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Minuit à Paris

Réalisateur : Woody Allen

Titre original : Midnight in Paris

Scénario : Woody Allen

Interprètes : Owen Wilson (Gil), Rachel McAdams (Inez), Kurt Fuller (John), Mimi Kennedy (Helen), Michael Sheen (Paul), Nina Arianda (Carol), Carla Bruni (guide du musée Rodin), Maurice Sonnenberg (homme à la dégustation de vins), Thierry Hancisse, Guillaume Gouix, Audrey Fleurot, Marie-Sohna Conde (fêtards en 1920), Yves Heck (Cole Porter), Alison Pill (Zelda Fitzgerald), Corey Stoll (Ernest Hemingway), Tom Hiddleston (F. Scott Fitzgerald), Sonia Rolland (Joséphine Baker), Daniel Lundh (Juan Belmonte), Laurent Spielvogel (vendeur d’antiquités), Thérèse Bourou-Rubinsztein (Alice B. Toklas), Kathy Bates (Gertrude Stein), Marcial Di Fonzo Bo (Pablo Picasso), Marion Cotillard (Adriana), Léa Seydoux (Gabrielle), Emmanuelle Uzan (Djuna Barnes), Adrien Brody (Salvador Dalí), Tom Cordier (Man Ray), Adrien de Van (Luis Buñuel), Serge Bagdassarian (détective Duluc), Gad Elmaleh (détective Tisserant), David Lowe (T.S. Eliot), Yves-Antoine Spoto (Henri Matisse), Laurent Claret (Leo Stein), Sava Lolov, Karine Vanasse (couple de la Belle Époque), Catherine Benguigui (hôtesse de Maxim’s), Vincent Menjou Cortes (Henri de Toulouse-Lautrec), Olivier Rabourdin (Paul Gauguin), François Rostain (Edgar Degas), Marianne Basler (reine à Versailles), Michel Vuillermoz (roi à Versailles), Atmen Kelif (le docteur), Kenneth Edelson (invité chez Maxim)

Musique : Alexandre Desplat

Directeur de la photo : Danny Cohen

Montage : Tariq Anwar

Durée : 1 heure et 58 minutes

Sortie à Paris : mercredi 11 mai 2011

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Le film commence par soixante plans fixes montrant les divers aspects touristiques de Paris, au fur et à mesure que la journée avance, le dernier étant celui de la Tour Eiffel illuminée de nuit. Ce qui a fait hurler d’innombrables pisse-froid, qui ont prétendu que Woody Allen s’était vendu au syndicat d’initiative de la capitale ! Passons...

La vérité oblige à écrire pourtant qu’en dépit de sa qualité, ce film n’est pas une grande comédie, car on y rit fort peu ; il est en fait plutôt mélancolique et ne raconte que des échecs. Pour tout dire, une seule scène m’a fait rire, mais je doute qu’en dehors du cercle limité des quelques cinéphiles qui restent, elle soit remarquée par le public : vers le milieu du film, Gil, personnage d’aujourd’hui transporté la nuit dans les années vingt, donne à Luis Buñuel une idée de scénario, un groupe de bourgeois, réunis pour un dîner, qui ne parvient plus à sortir de la salle à manger ; contraints de vivre ensemble dans ce lieu clos, ils ne tardent pas à donner libre cours à leurs instincts sauvages. Ce résumé laisse Buñuel sceptique et pas du tout emballé : mais pourquoi diable ne peuvent-ils plus sortir de la salle à manger ? Évidemment, si on ne connaît pas L’ange exterminateur, film qu’il ne tournera qu’en 1962, la blague tombe à plat !

Bref, en voyage à Paris avec sa fiancée Inez et ses futurs beaux-parents, des réacs friqués, Gil, scénariste à Hollywood mais qui rêve d’être un véritable écrivain, ne s’intéresse qu’à la beauté de la capitale et surtout aux souvenirs d’une époque dont il reste peu de traces, sinon au Marché aux Puces (où il va probablement trouver un autre amour). Et ses rêveries se matérialisent quotidiennement, à minuit, heure à laquelle il rencontre les célébrités qui sont ses véritables idoles : Gertrude Stein, Salvador Dali, F. Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway, Luis Buñuel, Pablo Picasso, Man Ray, Cole Porter, Toulouse-Lautrec, Paul Gauguin, Edgar Degas, et aussi le torero Juan Belmonte...

Il faut avouer que la répétition de ces rencontres finit par être un peu moins excitante que prévu, et que les incursions dans le passé se succèdent assez platement et sans surprendre. Mais, points positifs, le mariage de Gil tombe à l’eau, et Kathy Bates est toujours impériale. La morale du film, elle, est simplette : nous rêvons tous qu’à une époque antérieure, le monde était plus beau, mais ceux qui ont vécu à cette époque-là, eux aussi, rêvaient à des temps plus anciens. Or, si on devait se priver du confort de 2010...

Durant le tournage, la presse a fait grand tapage à propos de la présence, dans la distribution, de Carla Bruni ; or les scènes que les journaux ont décrites ne sont pas dans le film ! Ni cette scène de nuit pour laquelle Sarkozy s’était dérangé, ni celle où la Divine sort d’une boulangerie, porteuse d’une baguette de pain. Mais trois séquences, courtes et assez peu signifiantes, deux au musée Rodin, rue de Varenne, où travaille son personnage, et la dernière et la plus importante, dans le square Jean-XXIII, derrière Notre-Dame, où elle traduit pour Gil un manuscrit en français découvert aux Puces, et rédigé dans les années vingt par le personnage de Marion Cotillard. Curieusement, le square est quasi désert, on ne voit guère passer dans le lointain qu’un ou deux touristes, alors qu’en temps ordinaire ils y affluent. Il est advenu que je me trouvais à cet endroit le jour où cette scène a été tournée : tout le quartier était envahi de techniciens, encombré de véhicules utilitaires, et on avait évacué le jardin des promeneurs qui s’y trouvaient. Ce que c’est, que d’être un réalisateur célèbre et pourvu de relations flatteuses ! Et puis, voyez comme c’est réaliste, le cinéma : Gil a trouvé ce carnet manuscrit chez un bouquiniste sur les quais, et, comme il ne sait pas lire le français, il va voir au musée Rodin le personnage de Carla pour la prier de lui en faire la traduction ; elle accepte, et lui traduit ce texte... derrière Notre-Dame, à plus de deux kilomètres et demie de là, et sur un banc qui n’existe pas dans la réalité ! Pourquoi faire simple ?

Enfin, coup de chapeau à nos amis les sous-titreurs : il est bien précisé que cette histoire se passe en 2010, or ils font dire au personnage central qu’il vient du « 2000e millénaire » – traduction ridicule de two thousand millennium...

En bref : à voir.Haut de la page

Une séparation

Réalisateur : Asghar Farhadi

Titre original : Jodaeiye Nader az Simin

Scénario : Asghar Farhadi

Interprètes : Peyman Moaadi (Nader, l’époux), Leila Hatami (Simin, l’épouse), Sarina Farhadi (Termeh, leur fille), Ali-Asghar Shahbazi (le père de Nader), Shirin Yazdanbakhsh (la mère de Simin), Sareh Bayat (Razieh, la domestique), Shahab Hosseini (Hodjat, son mari), Kimia Hosseini (Somayeh, leur fille), Merila Zare’i (Miss Ghahraii, la collègue de Simin), Babak Karimi (le juge)

Musique : Sattar Oraki

Directeur de la photo : Mahmoud Kalari

Montage : Hayedeh Safiyari

Durée : 2 heures et 3 minutes

Sortie à Paris : mercredi 8 juin 2011

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Dans son interview à François Truffaut, le maître Alfred Hitchcock, parlant d’Ingrid Bergman avec laquelle il avait fait trois films, disait ironiquement qu’elle « ne voulait tourner que des chefs-d’œuvre » et « ne pouvait jamais penser à quelque chose qui soit suffisamment grandiose, à part Jeanne d’Arc, qui était justement une stupidité ». Et il lui conseillait : « Vous n’avez qu’à jouer un petit rôle de secrétaire, et peut-être que cela fera un très grand film racontant l’histoire d’une petite secrétaire ».

Eh bien, Une séparation (qui s’intitulait à l’origine « Séparation de Nader et Simin »), est précisément ce grand film racontant l’histoire de personnages très ordinaires, une institutrice et un employé de banque, dans une grande ville iranienne. Si vous ne craignez pas de connaître la fin, vous pouvez en lire le récit ICI.

Le scénario, dû au réalisateur lui-même et qui avait déjà écrit et réalisé À propos d’Elly (remarquable film sorti en 2009, et qu’on a ressorti après le succès d’Une séparation), est si bien conçu, quoique relatant un simple fait divers, que son intérêt ne faiblit à aucun moment. Le thème du film, c’est que l’on ne doit pas juger trop vite, et que les apparences sont presque toujours trompeuses. En effet, la première scène, une audience de conciliation entre deux époux – les Nader et Simin du titre iranien – dont la femme demande le divorce, et où l’on ne voit jamais le juge, n’annonce pas du tout ce qu’on verra ensuite, et trouve son pendant avec la scène de la fin, où le divorce étant prononcé, la fille des deux ex-époux doit dire avec lequel des deux elle veut vivre (mais le spectateur ne le saura pas !). C’est qu’en fait, elle se trouve dans la même situation que le spectateur, auquel est impossible de prendre parti, car aucun des deux personnages n’a tort.

Tout au long du récit, l’homme est au centre de l’action et presque toujours présent à l’écran ; c’est aussi le personnage le plus nuancé, le mieux défini, le moins impulsif qui soit, pas du tout l’individu antipathique auquel un résumé hâtif et trompeur, comme on a pu en lire ici ou là, pourrait laisser croire, puisque le sujet principal de cette histoire n’est pas du tout la séparation, mais une banale histoire d’arnaque et de chantage dont les époux sont victimes. La femme de Nader, qu’on voit beaucoup moins, a usé contre lui d’une ruse qui se retourne contre elle à la fin, mais pour la bonne cause, ce qui nous ramène à mon point de départ : tout jugement hâtif est, finalement, injuste. En réalité, l’aspect parfois sordide de cette histoire est causé par le côté oppressif de la société iranienne, et l’omniprésence de la religion. Notons que la censure locale a laissé passer, puisque rien n’est dit ouvertement, et que le film est sorti sans encombres en Iran, après sa présentation au Festival de Berlin, où il a remporté quatre prix, dont l’Ours d’Or, récompense suprême, et les prix d’interprétation aux quatre acteurs principaux. Inutile de préciser que tous les quatre sont parfaits.

Un autre détail dont on parle peu, le film possède une qualité dont on a perdu la recette en France : aucun personnage n’est secondaire, tous jouent un rôle déterminant dans l’intrigue, et ne servent à aucun moment de faire-valoir. Alors que, si vous examinez les films français, même très cotés (par exemple ceux du surestimé Claude Sautet, qui justement illustre bien cette tare de notre cinéma), on y introduit souvent des acteurs qui n’ont qu’une phrase à dire, n’ayant d’autre fonction que de présenter quelqu’un, voire un simple trait de son caractère. Au fond, c’est du mépris. Pourquoi les cinéastes étrangers font-ils toujours mieux que les nôtres ?

En bref : à voir absolument.Haut de la page

[Entracte 21]

Écoutez Wim Wenders : « Après le premier chef d’œuvre, Avatar, de James Cameron, il n’y a eu que de la daube ». Eh oui, on commence à prendre conscience que la mode de la 3D fait fuir davantage de spectateurs exaspérés qu’elle n’en amène de nouveaux, qui sont surtout des curieux – lesquels ne le resteront pas longtemps ! Et je n’écris pas cela au hasard, puisque, aux États-Unis, la part des spectateurs de la 3D par film diminue, alors que le nombre de salles équipées a doublé et devrait atteindre 12,5 % du total d’ici à la fin de l’année. En somme, alors que le nombre de salles compatibles augmente, la 3D rapporte de moins en moins d’argent. Elle n’est donc qu’un outil à la mode, et c’est ce qu’a constaté une enquête du cabinet de recherches BITG Research (voir l’article publié par Matthew Garrahan le 3 janvier 2011 sur le site du « Financial Times »).

C’est que les inconvénients de la 3D sont évidents : le port des lunettes est fatigant, il est même quasiment intolérable pour ceux qui portent déjà des lunettes ; ces lunettes sont prétendument louées, mais les directeurs de salles les récupèrent après la séance, donc ils vous volent ; et enfin, la 3D… n’existe pas !

Les deux premiers points sont indiscutables. Le dernier peut sembler moins évident, mais la vision d’un film en 3D procure une sorte de malaise, celui qu’induit l’impression d’avoir été floué, de s’être fait refiler de la camelote. En effet, le relief de l’image de ces films n’est pas un vrai relief, et l’impression d’épaisseur, que devraient donner les objets vus à l’écran, n’apparaît pas. On est très loin du réalisme « hallucinant » dont parlent les publicitaires… En fait, ce que voit le spectateur, c’est un étagement d’objets rigoureusement plats, mais placés à des distances diverses. Un peu ce qu’on verrait en regardant une série d’affiches placardées à des distances variables. Cette impression est très nette, et sa cause est connue.

C’est que nos yeux, en réalité, ne sont pas des caméras. On croit que le relief est causé uniquement par la vision binoculaire, permise par le fait que nous possédons DEUX yeux offrant DEUX images décalées donc légèrement différentes. En fait, non, l’œil est un instrument autrement plus perfectionné, qui dispose d’une fonction dont on peut douter qu’elle soit un jour réalisée mécaniquement : la faculté d’accommoder ! Cela signifie que l’œil humain peut faire varier très vite (et d’instinct) la distance sur laquelle il fait sa mise au point, de sorte que, face à un objet doté de profondeur comme la plupart des objets (disons une voiture garée à cinq mètres devant vous et dont l’arrière est à trois mètres plus loin que l’avant), l’œil « balaye » ledit objet d’avant en arrière, très rapidement, et offre au cerveau une infinité d’images différentes dont la succession rapide lui procure la sensation de relief recherchée. À tel point qu’un borgne peut acquérir, malgré la présence d’une seule image envoyée au cerveau, une certaine sensation de relief, suffisante pour ne pas se heurter aux objets en dépit du fait qu’il « ignore » à quelle distance ils se trouvent.

Faute de posséder cette faculté, les caméras (en fait, les couples de caméras, puisqu’il en faut deux) ne peuvent procurer qu’une vision binoculaire, qui n’est qu’une condition du relief, mais pas la seule. Et on est sceptique sur le fait qu’elles puissent acquérir ce qui leur manque. En réalité, hormis Avatar, peu de films sont vraiment réalisés en 3D, et celle-ci n’est ajoutée que lors de la post-production, phase au cours de laquelle sont incorporés les trucages numériques fabriqués à part… et qui coûte beaucoup moins cher qu’un véritable tournage conçu au départ pour le relief, comme celui d’Avatar, justement. Si vous avez vu le lamentable film de Tim Burton Alice au pays des merveilles, vous comprendrez aisément ce que je veux dire.

Récemment, le critique Michel Ciment a déclaré : « Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une révolution esthétique. Je me souviens qu’en 1955, la 3D avait été mise en place pour certains films d’André De Toth ou Alfred Hitchcock. Mais ça n’a pas duré. C’est incontestablement un gadget ». Ce n’est du reste même pas nouveau. Outre le film d’Hitchcock Dial M for murder auquel Ciment faisait allusion, et qui est de 1954 (rions pour André De Toth : ce réalisateur, étant borgne, ne pouvait pas voir la 3D de son propre film de 1953, L’homme au masque de cire !), une nouvelle fournée de films en couleurs et en relief apparut dès 1977. Par exemple ce film chinois, Dynasty (si-si ! C’était bien le titre « français » ; en chinois, il s’intitulait Qian dao wan li zhu, déjà une histoire de combats de sabres). Mais alors, pourquoi cela dure-t-il, cette fois ? Parce que la publicité est beaucoup plus agressive aujourd’hui qu’en 1953 ou 1977 ! Et elle a réussi à persuader le public qu’il ne pouvait plus se passer des films en relief. De sorte que la 3D est devenue un simple argument publicitaire permettant de vendre plus cher les places de cinéma… provisoirement. Car, comme je l’ai écrit au début, désormais, beaucoup de cinéphiles préfèrent rechercher une salle qui passe en 2D le film qu’ils ont envie de voir. C’est mon cas.

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Super 8

Réalisateur : Jeffrey Jacob Abrams

Scénario : Jeffrey Jacob Abrams

Interprètes : Joel Courtney (Joe Lamb), Kyle Chandler (Jackson Lamb), Elle Fanning (Alice Dainard), Riley Griffiths (Charles), Ryan Lee (Cary), Gabriel Basso (Martin), Zach Mills (Preston), Jessica Tuck (Mrs Kaznyk), Joel McKinnon Miller (Mr Kaznyk), Ron Eldard (Louis Dainard), Amanda Michalka (Jen Kaznyk), Andrew et Jakob Miller (les jumeaux Kaznyk), Jade Griffiths (Benji Kaznyk), Britt Flatmo (Peg Kaznyk), Glynn Turman (docteur Woodward), Noah Emmerich (Nelec), Richard T. Jones (Overmyer), Amanda Foreman (Lydia Connors, à la télévision), David Gallagher (Donny), Brett Rice (le shérif Pruitt), Michael Giacchino (le shérif-adjoint Crawford), Beau Knapp (Breen), Bruce Greenwood (Cooper), Dale Dickey (Edie), Jack Axelrod (Mr Blakely), Dan Castellaneta (Izzy), Ben Gavin (l’adjoint Milner), Jay Scully (l’adjoint Skadden), Michael Hitchcock (l’adjoint Rosko), James Hébert (l’adjoint Tally), Thomas F. Duffy (Rooney), Teri Clark (Mrs Babbit), Tom Quinn (Mr McCandless), Kate Yerves (femme dans le bureau), Caitriona Balfe (Elizabeth Lamb), Koa Melvin (Baby Joe), Tom Williams (lanceur de flammes), Bingo O’Malley (Mr Harkin), Tony Guma (sergent Walters), Robert B. Quiroz (garçon dans l’EVAC), Jason Brooks (agent de la sécurité aérienne), Tim Griffin (commando), Marco Sanchez (Hernandez), Emerson Brooks (chauffeur du bus de l’armée), Patrick St. Esprit (commandant d’armes), Greg Grunberg (acteur de sitcom), Katie Lowes (Tina), Graham Clarke (aviateur Korne), Andrew Constantini (garde national), Sara Lindsey (une femme), Bella Perryman (étudiante), Zoltan Zilai (militaire)

Musique : Michael Giacchino

Directeur de la photo : Larry Fong

Montage : Maryann Brandon et Mary Jo Markey

Durée : 1 heure et 52 minutes

Sortie à Paris : mercredi 3 août 2011

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Au début, on est un peu surpris : le son est monophonique ! Quoi, un film produit par Spielberg et dont l’équipe chargée du son compte trente-six membres n’a pas la stéréo ? Il faut patienter une bonne vingtaine de minutes pour avoir les effets attendus, lors de l’accident de chemin de fer.

La presse nous a seriné qu’Abrams, le réalisateur, admire fort Spielberg. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cela se voit ! On a l’impression qu’il a pris tous les éléments de Rencontres du troisième type et d’E.T., les a enfournés dans une centrifugeuse (pas celle de 2001, elle ne tournait pas assez vite) et a récupéré le tout pour les monter dans un ordre différent. Mais, de son modèle, il a oublié l’humour et le dynamisme...

Joué par des inconnus, dont une poignée d’enfants, le film décrit les dégâts provoqués sur Terre par une sorte d’E.T. apparemment méchant, mais qu’un gosse, le héros de l’histoire, apprivoisera juste avant l’épilogue – cliché. Et pourquoi est-il méchant, cet extraterrestre au surplus très laid (il a l’air d’une gigantesque araignée) ? Parce que, tout comme dans le récent Paul, il a été retenu sur le territoire des États-Unis par une armée dont nous savons à quel point elle est sympathique en tous lieux et en toutes circonstances. Et donc, échappé d’un train qui le transportait, il casse tout, comme Stallone ou Bruce Willis. Mais, rassurez-vous, dans la séquence de fin, il parvient à reconstruire sa soucoupe volante – qui ressemble plutôt à la Tour Eiffel –, bricolée avec tout ce qu’il a pu trouver de métallique, y compris le pendentif que le jeune garçon tenait de sa mère, morte juste avant le début du récit ! Re-cliché. Et donc, l’E.T. nouveau s’envole, comme les extraterrestres de Rencontres du troisième type deux ans plus tôt, mais personne ne le regrette, et François Truffaut n’est plus là pour lui adresser un petit signe de la main..

Or, au moment où le monstre parvient à s’échapper du train à la faveur de l’accident, que faisait là ce groupe de gosses ? Eh bien, nous sommes fin mars 1979 (les radios-télés parlent de l’accident de Three Mile Island), et ces quelques lycéens ont décidé de réaliser un film d’horreur, plus précisément, une enquête policière, que viendront perturber des zombies. Columbo chez Romero. Ils ont pour cela une caméra super-8, d’où le titre du film, ils ont préparé quelques trucages, essentiellement des pétards pour figurer des explosions, possèdent leur boîte à maquillage, et ont engagé une fille un peu pimbêche pour être l’héroïne et la fiancée platonique du détective, joué par un garçon plutôt timoré mais qui a le physique. Et comme ils ont prévu un accident de chemin de fer, ils vont tourner une scène dans la minuscule gare du patelin, qui lui-même est grand comme le Père-Lachaise mais beaucoup plus mort. Le vrai train arrive au bon moment et percute une camionnette qui se trouvait sur la voie ; fâcheux, mais bon pour le son.

Bien, je vous passe la suite, vu qu’il est détestable de raconter la fin des films. Et je n’aurais pas perdu mon temps (et accessoirement le vôtre, qui lisez ceci) avec ce film plutôt raté quoique sympathique, si cela ne m’offrait pas l’occasion de confirmer ce que je pense de la structure des scénarios, et plus précisément ceux des films-catastrophe.

Une fois de plus, redisons que la maladresse suprême aurait consisté à montrer d’emblée l’extraterrestre méchant, erreur stupide consistant à brûler toutes ses cartouches dès le début, et que j’ai pourtant vu appliquer deux ou trois fois (j’exagère : plus de cent fois). Le contre-exemple est donné par les réalisateurs et les scénaristes qui réfléchissent, comme Hitchcock dans Les oiseaux ou Spielberg dans Les dents de la mer. En un mot, on doit y aller pas à pas et garder les images-choc pour les révéler au moins après les deux-tiers du récit. Dans Les oiseaux, le plan horrifique, mais amené avec d’infinies précautions, du fermier aux yeux crevés ; dans le film de Spielberg, la vue du requin tout entier. A contrario, dans The host, film coréen qui a fait baver d’admiration une armée de critiques à neurone unique, le monstre apparaissait très tôt, et il n’y avait plus rien à voir ensuite ! Ici, c’est réussi, on ne voit pratiquement pas l’extraterrestre jusque dix minutes avant la fin, c’est à peine si l’on sait qu’il existe, puisque rien n’est montré sur la cause des évènements perturbants qui troublent la vie de la petite ville. Donc, un bon point.

Hélas, Abrams, dont je persiste à penser que son esprit torturé n’en fait pas un bon scénariste, est un peu lourdingue – ce que révélait son Alias, feuilleton à la gloire de la CIA –, et qu’il en a fait un peu trop, car son film s’étire en longueur, et lorsque l’explication arrive, d’une part elle manque singulièrement de subtilité (le monstre est trop laid, et on l’a vu à trop d’exemplaires dans tant de films avant cela !), d’autre part le public a trop attendu, les spectateurs sont fatigués d’être depuis si longtemps tenus en haleine, et ont eu tendance à décrocher, ou à penser « Tout ça pour ça ? Encore un monstre à la Transformers ? ». Donc la gestion du temps, comme disent les cuistres, n’est pas bonne. C’est difficile d’être scénariste, savez-vous ? Quand on est réalisateur, on a une armée de bons techniciens à sa disposition ; quand on est scénariste, on est plutôt seul, et nul n’est là pour vous dire que vous vous égarez.

*

Vous aimez les effets pervers ? En voici un beau : dès que démarre le générique de fin, qui va durer près de huit minutes, la moitié des spectateurs prennent la poudre d’escampette... et ratent le petit film en super-8 que les enfants ont tout de même réalisé, The case, qui est assez drôle, et qui se déroule sur la partie gauche de l’écran pendant que défilent par centaines des noms qui ne disent rien à personne.

C’est malin !

En bref : à voir à la rigueur.Haut de la page

Melancholia

Réalisateur : Lars von Trier

Scénario : Lars von Trier

Interprètes : Kirsten Dunst (Justine), Charlotte Gainsbourg (Claire), Kiefer Sutherland (John), Charlotte Rampling (Gaby), John Hurt (Dexter), Alexander Skarsgård (Michael), Stellan Skarsgård (Jack), Brady Corbet (Tim), Udo Kier (organisateur du mariage), James Cagnard (père de Michael), Jesper Christensen (« Petit père », le domestique), Stefan Cronwall (invité du mariage), Deborah Fronko (mère de Michael), Cameron Spurr (Leo)

Directeur de la photo : Manuel Alberto Claro

Montage : Molly Marlene Stensgaard et Morten Højbjerg

Musique : Richard Wagner

Durée : 2  heures et 16 minutes

Sortie à Paris : mercredi 3 août 2011

Lire la critique rapide

Dès le premier film que j’ai vu de lui, Breaking the waves, j’ai su que Lars von Trier était à la fois un imposteur et un redoutable emmerdeur. Un emmerdeur, ses films nous le montrent avec évidence, et tout particulièrement Melancholia ; un imposteur, c’est moins évident, il faut être un peu renseigné sur le personnage. Explication : en 1995, ce réalisateur avait tenté d’imposer auprès d’une poignée de ses confrères une charte qu’il avait baptisée « Dogma », et qui instaurait quelques règles dont vous pourrez ici lire l’intégralité (en anglais) : en résumé, filmer en décors naturels et sans éclairage d’appoint ; enregistrer le son en direct et sans musique ; caméra portée ; pas de trucages ; pas d’évènements sensationnels ; pellicule 35 mm seulement ; pas de mention du réalisateur au générique. Et ce texte publié concluait burlesquement par cette proclamation : « Je jure comme réalisateur de m’abstenir de tout goût personnel ! Je ne suis plus un artiste » (sur ce dernier point, il a tenu parole). Mais, en 2004, il avait déclaré en confidence que ces règles étaient une farce destinée à se moquer des cinéphiles, un trait charmant de son caractère dont il est coutumier ; et notez que lui-même n’a jamais appliqué sa charte et l’a laissée à d’autres, dont Thomas Vinterberg, qui l’appliqua dans Festen, seul film réussi dans le genre.

Bref, ayant fait part de la haute opinion en laquelle je tenais ce monsieur, je me suis senti un peu seul au début, mais, au fil des années, un certain nombre de critiques ont vu leurs yeux se dessiller, et se sont décidés à écrire que Trier (il n’est pas plus « von » que Stroheim ou Sternberg, et s’est attribué cette particule durant ses études à la Danish Film School, en 1983) était, soit un zozo indigne d’attention, soit un malade mental (refusant de se rendre aux États-Unis, il a repoussé une offre de Spielberg !), adepte de la provocation la plus crétine, et capable de déclarer à Cannes, après la présentation de son Antichrist : « Je suis le meilleur réalisateur du monde ». Cette réputation douteuse fut confirmée par tous ses films à partir de Dogville. Jusqu’au retournement du dernier festival de Cannes où, sans doute pour équilibrer l’indignation générale qui avait salué les propos du réalisateur danois en faveur d’Hitler, la quasi-totalité de la critique a clamé son admiration pour le film qu’il présentait ! Et, faux-cul jusqu’au bout, comme le jury ne pouvait décemment pas donner un prix à un réalisateur auquel on avait dû montrer la porte (son accréditation au festival lui a été retirée), on a récompensé l’une de ses interprètes féminines en lui attribuant un prix d’interprétation dont le ridicule restera dans les annales : Kirsten Dunst, en effet, vieillie de dix ou quinze ans sans nécessité, a été remarquée pour la nullité de son interprétation, alors que cette actrice peut faire mieux et l’a prouvé dans le passé.

Bref, depuis la sortie du film, on s’est ingénié à lui tresser des couronnes.

Eh bien, mes bons amis, on vous a roulés dans la farine, et celui qui a fait tout le boulot, ce n’est pas cette belle tête de Lars, c’est... Wagner ! La musique de Melancholia, en effet, toujours extraite de la même œuvre, Tristan et Iseut, interprétée par l’Orchestre Philharmonique de Prague, on l’entend une bonne douzaine de fois : elle ouvre et ferme d’ailleurs le film (et, soit dit en passant, agit selon le truc émotionnel dont je parlais à propos de Discours d’un roi). Eh oui, les réalisateurs qui utilisent la musique classique ne peuvent se résigner – voyez Lelouch dans Ces amours-là – à couper les morceaux qu’ils emploient, si bien qu’ils doivent enuite coller dessus des images qui tiennent sur toute la longueur du morceau, avec l’effet pervers inévitable : l’obligation de tenir plusieurs minutes. C’est ainsi que le prologue de Melancholia dure... huit minutes et huit secondes, que très vite on a été à court d’images, et qu’il a fallu compenser en les passant au ralenti, un ralenti extrême, qui atteint et dépasse le ridicule admissible. À ce stade du film, on se dit que Marlon Brando aurait été l’interprète idéal, si la séquence avait été dialoguée, lui qui sortait ses répliques au rythme de six mots par minute !

Ce prologue, qui a beaucoup séduit les gogos, les incitant à parler de chef-d’œuvre, révèle un autre inconvénient : il tue le suspense. En effet, la seconde partie du film repose sur une interrogation : la planète Melancholia va-t-elle, ou non, heurter la Terre et la détruire ? Or cette question trouve sa réponse dès la fin du prologue, où l’on voit, effectivement, le heurt des deux planètes... deux heures avant le dénouement ! M’est avis que c’est à ce moment que les spectateurs devraient partir, s’ils veulent éviter le pensum qui ensuite les attend. Ce pensum se compose de deux parties n’ayant rien à voir entre elles, mais, avant d’en dire quelques mots aimables, une petite parenthèse scientifique ; si cela vous ennuie, sautez le passage entre astérisques, on se retrouve après.

*

Une planète peut-elle heurter la Terre, et accessoirement, nous détruire ? Si elle appartient à notre système solaire, c’est exclu : les neuf planètes suivent une orbite elliptique autour du Soleil, ces ellipses, très proches d’un cercle, sont quasi-concentriques, et leurs trajectoires ne peuvent donc se couper. Quant aux planètes appartenant à un autre système, il leur est impossible d’échapper à l’attraction de leur étoile. Et de toute façon, elles sont si éloignées qu’elles ne pourraient arriver jusqu’à nous avant notre propre disparition.

Donc cette éventualité est une aberration scientifique. Fin de la parenthèse.

*

 

La première partie, intitulée « Justine », montre un couple qui se rend à son mariage, dans une limousine blanche que la mariée Justine a choisie mais qui est trop volumineuse pour autoriser la moindre manœuvre, or la route est difficile – scène de comédie qui semble surajoutée. Le couple arrive donc en retard. On apprend ensuite que les frais ont été payés par John, le beau-frère de la mariée, laquelle travaille dans la pub et se voit offrir une promotion en guise de cadeau de mariage. Hélas, deux ou trois petits détails gâchent la fête. D’abord, la mère de la mariée, Gaby, invitée à faire un discours, déverse son mépris et sa haine à l’égard de toutes les institutions, et naturellement celle du mariage. Là, on devine qu’elle est le porte-parole du metteur en scène, nihiliste connu, qui tient par-dessus tout à montrer que le monde est détestable, selon lui, mais s’avère incapable d’expliquer en quoi ! Ne manque guère à l’écran qu’une pancarte « Message de l’auteur », pour faire plus finaud. Dans ce rôle, Charlotte Rampling est parfaite, elle peut refourguer son personnage de Vers le sud, le film de Laurent Cantet, mais en condensé. Ensuite, les incidents saugrenus se succèdent, dont je ne retiendrai que celui-ci : enfin seule dans la chambre nuptiale avec Michael,  son époux impatient, la mariée demande un instant de grâce et court copuler dans le parc avec un godelureau qu’on vient juste de lui présenter. Là encore, allégorie du mariage qu’il faut éviter à tout prix, et si possible profaner. À se demander pourquoi, ici, on en a organisé un. Résumé : le mariage n’a aucun sens, la famille est une aberration, le travail est nuisible, le couple n’existe plus. Cela a déjà été dit ailleurs, mais en plus subtil, avec davantage de talent et moins de lourdeur, par exemple chez Buñuel.

Toute cette première partie a été filmée en caméra portée, sans la moindre nécessité, ce qui vise sans doute à mettre le spectateur mal à l’aise. Mission accomplie. Mais elle s’achève tout de même par une petite scène burlesque, au comique certainement involontaire : au matin, le pauvre marié déjà trompé s’en va, avec ses parents, et son épouse lui demande “What did you expect?”. On croit entendre Nicole Kidman dans sa pub pour un soda, lorsqu’elle a fini de siffler une bouteille de Schweppes avec un vilain de bruit de déglutissement.

La seconde partie, intitulée « Claire », se passe le lendemain matin et le jour suivant. La sœur de Justine, Claire, explique que le comportement bizarre de Justine et sa visible dépression s’explique par le fait qu’elle est « malade », mais on ne saura pas de quoi elle souffre. Claire, elle, meurt de peur à cause de la planète Melancholia qui est devenue très visible et semble se rapprocher de la Terre. Mais son mari la rassure : leur fils a fabriqué avec du fil de fer un viseur qui, tenu à bout de bras et ajusté au diamètre apparent de la planète, permettra de savoir si elle se rapproche ou non (il a dû trouver ça dans le Manuel des Castors junior). Or ce diamètre apparent montre que Melancholia joue les danseurs de tango, tantôt elle se rapproche, tantôt elle s’éloigne ! Ce que font, bien entendu, tous les objets célestes, en vertu des lois de la gravitation. Puis, finalement, après une longue montée de l’angoisse qui est sans doute le seul passage intéressant du film, la planète maudite emplit tout le champ de l’écran, tandis que la musique de Wagner assourdit le public, qui n’en peut plus et comprend que c’est la fin du monde tant redoutée – et du film, conséquemment. Qui leur aura semblé long, très long, froid, chichiteux, incohérent sur le plan des relations humaines, ne sachant où il va, sans intérêt ni émotion, sauf de la part de Charlotte Gainsbourg qui joue Claire. En somme, un acte de provocation gratuite qui se dissimule sous une photo de magazine, où ne manque même pas l’inutile scène de nu, Kirsten Dunst allongée nuitamment au bord d’une rivière.

Vous aurez compris, vous, que cet inepte mélange de Festen et d’Armageddon est le digne pendant de Tree of life, autre boursouflure prétentieuse qui a obtenu la Palme d’Or au dernier Festival de Cannes. Or ni l’un ni l’autre n’ont attiré les foules. Mais “What did you expect?”

En bref : à fuir.Haut de la page

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Dernière mise à jour de cette page le mardi 14 février 2017.